[213] Tiswin, Murphy, Indian affairs, 1857.
[214] Oscar Lœw, Zeitschrift für Ethnologie, 1877.
«L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en courtisant sa belle; même sa chanson d'amour n'est qu'un gémissement[215].»
[215] Wiener, Pérou.
Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en charivari, lequel ne cesse qu'au matin.
Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette solennité pour un équivalent de la «Danse du Bison» décrite par Catlin, et pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,—de la fête «des Vessies», à laquelle nous avons assisté chez les Aléouts—des réjouissances «du cerf[216]» que les anciens Romains déguisés en bêtes, sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent longtemps à s'en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne, laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires ne cessait d'admonester et de châtier les superstitieux qui «à Noël ou jours autres», s'entêtaient à «courir les génisses[217]», faire le daim ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en donnent alors à cœur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des cabarets. En tête, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis le seigneur Bœuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la kyrielle qui suit—la marche est fermée par un chameau de bosse majestueuse.
[216] Solemnitas Cervuli, d'après Denys d'Halicarnasse.
[217] Saint Firmin, cité dans Mélusine, II.
Nous avons parlé des Apaches comme d'un peuple toujours existant, toujours agissant; en réalité, il ne compte plus. Tant qu'ils n'étaient que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se maintenait telle quelle, malgré la faible fécondité des femmes, malgré les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils distinguèrent à l'horizon le panache des locomotives, leur arrêt de mort fut prononcé. Pressée de jouir, dévorée de désirs, s'inventant des besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce qu'elles ne peuvent se plier, instantanément, à la transformation qui lui a coûté une vingtaine de siècles. Or, les peuples chasseurs, tels que les Peaux-Rouges, se montrent récalcitrants à notre culture. Non qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti pris dans une spécialité. Né chasseur, l'Apache mourra chasseur. De plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement s'habituera aux longues réflexions, aux patientes études qui arrachent à la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre sévérité, et sans tenir à le «ravaler plus bas que la brute», on peut douter que l'intelligence de l'Apache soit vraiment supérieure à celle du castor, ou même égale à celle des fourmis qui savent récolter des grains, qui savent en semer, nous dit-on.—A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne plantait pas du maïs, pour se garantir des méchances de la chasse, ainsi que le font, depuis temps immémorial, les Pueblos qu'il connaissait bien.—«Planter du maïs? Pour que les camarades mangent la récolte sur pied, avant qu'elle n'ait mûri[218]?»