En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient sous l'obligation de le tuer, ou de périr eux-mêmes[235]. Aujourd'hui encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe, il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent qu'à maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs: on leur eût manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats, des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs, toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:

[235] Thévenot.

[236] Day, The Land of the Permauls.

«A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté, ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux n'eût pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable, mais par des gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la dernière honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc immobiles à leur poste[238]

[237] Rigord, Vie de Philippe-Auguste.

[238] Guillaume le Breton, la Philippide.

Interdit de mettre un Naïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait il se justifiait par l'ordalie,—saisissait un fer rouge et le portait à quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,—allait prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle prouvée? Des envoyés du roi avaient mission de le tuer où ils le trouvaient; sauf à laisser l'ordre, piqué dans le cadavre.

«Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon épée et ma maîtresse!» prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point d'honneur. Détail à noter: les parties intéressées ne vidaient pas toujours leur querelle en personne; des amis l'épousaient à leur place, surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune des litigants.

Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État tombât en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires les plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas d'un jour; il fallait que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son successeur, se poignardait ensuite.

La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le devine, goûtent le système médiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable: avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans de règne, toute la durée du cycle mexicain. Le bœuf Apis jouissait de sa divinité pendant vingt-cinq ans.