Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la Terre des Soixante-quatre abus. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici, elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère, assistée de l'oncle et secondée par la sœur aînée; le trio gère la propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille branche», ils y restent accrochés.

Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.


LES MONTICOLES DES NILGHERRIS

PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES

Vers la pointe de la péninsule indoue, à la rencontre des Ghâts de l'Est avec les Ghâts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de Hills ou de collines, bien que l'arête faîtière, dont le Dodabetta est le point culminant, ait encore une hauteur de cinq à huit mille pieds au-dessus de la plaine. Grâce à cette élévation, cette région montagneuse jouit d'un climat salubre et charmant; la température moyenne oscille autour de 15 degrés centigrades. Après la saison pluvieuse, l'atmosphère se montre d'une transparence et d'une pureté admirables; la végétation repart, l'herbe monte, des fleurs à puissant coloris tranchent sur les fougères, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.

Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupée par de profondes entailles. A la base, des bambousaies et jungles épaisses, retraite des tigres, ours et sangliers. Aux marécages succèdent des prairies, puis on entre dans la forêt. Au-dessus, des rochers à pic. Sur les plateaux, se déroulent des collines aux flancs ombreux, sillonnées de vallons étroits où courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets, par des sentiers bordés de mûriers et d'églantiers, le long de prairies où se vautrent les buffles; tout à coup, on se voit sur la lisière du plateau. La vaste plaine s'étend au loin, nuancée, selon les cultures et la forestation, de vert, de jaune et de violet, piquée de blanc par les villes, fourmilières humaines, limitée à l'occident par la mer d'azur; au midi montent les Cardamones délicatement bleutées. L'œil s'emplit de suaves clartés, plane sur l'étendue, plonge dans les profondeurs éthérées, contemple l'innombrable variété des formes, des couleurs et des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se brise en couleurs éclatantes; l'or et l'orangé, le cramoisi, le ponceau et le vermillon, passent par degrés aux nuances rosées et purpurines. Et quand le soleil s'est engouffré dans l'Océan, la terre fatiguée d'éclat, ivre de lumière, ramène sur ses membres voluptueux les voiles d'une ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphère est d'une rare limpidité, les étoiles semblent être plus brillantes qu'ailleurs[292]; les constellations surgissent, semblables à des volées de lucioles, à des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini, qu'avaient caché les éblouissements du jour, apparaît en son auguste majesté.

[292] R. Burton, Pilgrimage to Meccah.


Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de nombreux «sanitoires» se guérir de leurs fièvres et dysenteries. Églantiers, vignes, orangers, pêchers, pruniers, pommiers, poiriers, fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre, toutes les plantes d'Europe[293] prospèrent à côté de l'indigotier et du pavot opiumifère, à côté de caféiers, théiers, et des cinchonas à la bienfaisante écorce. Tôt ou tard, ces cultures et plantations changeront le régime économique et social du pays, modifieront jusqu'à son apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit, cette région ne peut manquer de voir son importance grandir, grâce à la salubrité du climat, la fertilité du sol, la diversité de ses produits. Déjà les routes se multiplient, aboutissant à la trouée de Coïmbatour, qui ouvre sur l'intérieur de la péninsule.