L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de leurs énormes avantages sur les individus moins bien placés. Les Todas qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le Cota au Couroumba, le Couroumba à l'Iroula, et l'Iroula à quelque brute. Et les Badagas eux-mêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à la première, il faut gravir dix-sept degrés.

Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion, obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste troisième.—Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières! Un de la Pretintaille querellait des «espèces», quand il se sentit rudement secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dégradé, parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, avait goûté à une viande qu'elle lui présentait.

Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux, affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards, tendres et affectueux pour les enfants.—Revers de la médaille: on les accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche l'avarice et la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de l'opium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers, incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.

Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les avoir pratiqués, qui oserait?


Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.

[300] Kutas, Kothurs, les tueurs de vache, Kohatars.

Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands, charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne voulaient permettre.

Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans l'esprit communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu'à la moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance, présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien commencer.