On s'étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons et volailles, à l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de bœufs et rien que de bœufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.

Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours; mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.

Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel. Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants, réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.

Haut montés au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent comme une Suisse tropicale; retranchés dans leurs pâturages, entichés de leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton montagneux forme comme une île ethnique, mieux protégée, mieux respectée que si elle émergeait des vastes mers de l'Océan.


Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pères, politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes distribuées en trois centaines de villages.

[299] Badagan, Baddagar, Badacars, ou Vadaccars, de Vadacu, le nord, appelés aussi Marver, les laboureurs.

Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des taxes légères.

Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre, médiocre en somme, la race est fort inférieure à celle des Todas. Les femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent pas; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front, facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit fréquemment illustrées de croix,—rien de chrétien,—de soleils à huit rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des castes.