PRÉFACE

À Madame DOYEN-DOUBLIÉ

armi les questions qui depuis quinze ans n'ont cessé de préoccuper les esprits et les pouvoirs publics, il faut citer l'une des premières, et peut-être la première de toutes, la question de l'enseignement national. Quel que soit le jugement que l'histoire portera sur notre époque, ce sera son éternelle gloire d'avoir compris, au lendemain de nos désastres, que la condition de notre relèvement était dans un enseignement fortement organisé, et de n'avoir reculé pour cela devant aucun sacrifice. Prenant pour exemple ce qui, après Iéna, avait si bien réussi à nos vainqueurs, on a pensé qu'il fallait, avant tout, combattre l'ignorance, relever les caractères, fortifier les courages, en un mot faire des citoyens avant de faire des soldats. Un effort sans précédent a été fait sous ce rapport, d'immenses progrès ont été réalisés, et on peut dire, sans crainte de contradiction, que si l'on avait obtenu dans tous les services les mêmes améliorations, notre situation serait aujourd'hui prépondérante. Faut-il croire cependant que tout a été fait et qu'il ne reste plus qu'à s'endormir sur les résultats acquis, sans se préoccuper de ce qu'ils pourront produire dans l'avenir.

Dans la nécessité où l'on s'est trouvé de créer de toutes pièces un enseignement jusque là trop négligé, on a oublié d'établir un point de départ, c'est-à-dire de bien préciser dans quel esprit cet enseignement devrait être donné. Sans entrer ici dans la question du surchargement des programmes dans l'enseignement secondaire, question qui, à elle seule, ferait l'objet d'un volume, nous nous demandons si le but qu'on s'était proposé a véritablement été atteint, et si la méthode actuelle, qui consiste à donner trop à l'instruction proprement dite, pas assez à l'éducation, ne menace pas de nous affaiblir en nous énervant.

S'il est vrai qu'une culture intensive ne saurait convenir à tous les terrains, il est certain aussi qu'une même culture intellectuelle ne pourrait sans inconvénient s'appliquer à tous les individus et qu'il est des cerveaux que ce moyen ne parviendrait qu'à atrophier et déséquilibrer. L'éducation, qui a plutôt pour mission de former le caractère, de développer les qualités du cœur, ne présente pas le même danger; il serait temps de lui faire, dans nos programmes, une place en rapport avec son incontestable utilité. N'avons-nous pas vu des connaissances multiples demeurer sans objet, ne produire aucun résultat, parce que l'éducation morale et pratique étant insuffisamment ou mal dirigée, nous manquons de l'objectif, de la force de volonté nécessaire pour les utiliser? C'est ce point qu'il importe de dégager, surtout à notre époque où les caractères manquent trop souvent de fermeté et de consistance.

Le but de l'enseignement ne doit pas être de détourner les individus de leur vocation première, mais au contraire de la bien définir, de la leur faciliter en l'élargissant. Ce but, en un mot, doit être, en développant également les intelligences et les caractères, de donner à chacun dans la société une situation en rapport avec ses aptitudes, et cela pour le plus grand bien de tous. Si l'enseignement n'atteint pas ce but, il est incomplet; s'il le dépasse, il est dangereux. Dans le premier cas la communauté se trouvera privée de concours qui auraient pu lui être précieux; dans le second, des individus, fourvoyés dans un milieu qui n'est pas le leur, formeront une section de déclassés, deviendront une non-valeur pour eux-mêmes, leur famille et la société.

Si cette situation peut créer un danger pour les garçons, combien ce danger ne sera-t-il pas plus grand en ce qui concerne les jeunes filles. C'est surtout à elles qu'il importe de donner une éducation en rapport avec la mission qu'elles sont appelées à remplir. Qu'adviendrait-il de notre pays le jour où la femme se trouverait détournée de sa destination naturelle, où la jeune fille pourrait supposer qu'il existe autre chose pour elle que la mission noble et sainte d'être épouse, d'être mère. C'est la pensée de cette mission, nous dirons plus, de cet apostolat de la femme dans la famille qui devrait être l'unique règle de son éducation, et rien ne devrait lui être enseigné qui n'ait pour but plus ou moins direct d'en faire la fille dévouée, la mère sage et prévoyante, l'épouse tendre et digne, c'est-à-dire l'ornement, la consolation, le soutien moral de la famille. C'est à son cœur autant qu'à son intelligence qu'il faut que l'on s'adresse, c'est à en développer les qualités que doivent s'employer les personnes ayant charge de son avenir. Aucune connaissance inutile, mais toutes les connaissances nécessaires, ce programme est assez vaste pour donner un aliment plus que suffisant à leur activité.

Une femme d'esprit et de cœur demandait que l'on élevât la jeune fille en vue de sa destinée future. C'est encore une femme à l'esprit élevé, au cœur généreux, qui, près d'un siècle plus tard, a recherché les moyens pratiques les plus propres à lui faciliter sa tâche. S'il est une femme qui ait rendu d'incontestables services à la famille, à la société et par suite au pays, c'est sans contredit la femme supérieure et distinguée dont notre cité s'honore. Tournant toute sa sollicitude vers les déshérités de la fortune, vers ceux qui doivent demander au travail les ressources de chaque jour, Mme Doyen s'est émue des souffrances des classes laborieuses. C'est avec la pensée noble et généreuse de leur venir en aide qu'elle créa l'École Professionnelle et Ménagère, qui restera comme le témoin de sa sollicitude éclairée et perpétuera sa mémoire. Pensant avec raison que ceux qui luttent pour l'existence ont un plus grand besoin de la solidarité intime, de l'union qui fait la force, Mme Doyen s'est efforcée par ses conseils et ses exemples, par tous les moyens en son pouvoir, d'inspirer plus particulièrement à leurs enfants l'amour du foyer domestique, le dévouement à la famille. Mais comme il ne saurait suffire que la femme fût aimante et dévouée, et qu'en certains cas ces vertus doivent donner des résultats matériels, elle s'est appliquée à leur inculquer les principes de travail, d'ordre et d'économie dont dépendent son bien-être et celui des siens. Car, il faut bien le reconnaître, si l'état de gêne, de misère parfois de l'ouvrier, provient souvent de l'insuffisance de ses ressources, il est plus fréquemment encore le résultat de diverses autres causes et plus particulièrement de la gestion mauvaise ou mal entendue dont la femme a la charge. Plus un budget est restreint, plus il est difficile de l'équilibrer, plus il faut déployer pour cela de prudence, de sage économie, d'adroits calculs. Combien de femmes en sont incapables, faute d'y avoir été préparées. C'est à cette tâche que s'est dévouée Mme Doyen; elle a rendu ainsi à la masse des travailleurs des services plus grands que ne l'ont fait beaucoup d'hommes auxquels on a élevé des statues.