Qu'elle soit honorée et bénie, la mémoire de celle qui a consacré le meilleur d'elle-même à l'émancipation morale de la femme. Elle n'a pas seulement fait œuvre de mère, elle a fait acte de patriote. Puissent d'autres femmes suivre son exemple. L'œuvre des conquérants périra, parce qu'elle repose sur la négation de la justice et des droits de l'humanité, mais la pensée qui a présidé à son entreprise, en apparence modeste, demeurera et produira des fruits pour le relèvement de la patrie. Les jeunes filles élevées d'après ses principes deviendront les mères fortes et sages qui apprendront à leurs fils le culte du pays, le respect de la propriété et des croyances d'autrui, l'accomplissement des devoirs sociaux. Elles en feront des hommes courageux, au caractère fortement trempé, en un mot de bons citoyens et de fiers défenseurs. Et l'on saura alors ce que vaut une femme, ce que vaut une Française!
ÉDUCATION MORALE
LA JEUNE FILLE DANS LA FAMILLE
l est de nos obligations et de nos devoirs qui varient suivant la position sociale à laquelle nous appartenons, mais ce qui ne saurait varier, ce qui est un devoir strict pour toutes, que nous soyons filles de prince ou de simple artisan, c'est le dévouement à notre famille, l'attachement au foyer domestique. Et plus ceux qui nous entourent ont dû peiner et souffrir pour assurer notre existence, plus nous leur devons de reconnaissance et d'affection. Pour bien connaître la valeur d'un bienfait, il faut, dit-on, en avoir été privé; n'attendons pas que nous ayons le malheur d'être privées ou éloignées des nôtres pour comprendre ce que nous devons à leur tendresse, à leur sollicitude. Abandonnons-nous sans réserve aux douces joies de la famille, accomplissons-en toutes les obligations, c'est là qu'est le bonheur, le vrai, le seul, celui que donne le sentiment du devoir accompli. N'oublions pas que notre mission sur la terre est d'aimer, de nous dévouer, de nous oublier pour les nôtres, et que le plus grand malheur pour une femme serait de n'avoir personne à qui consacrer ce que la nature a mis en elle de tendresse et de dévouement.
Aimons d'abord ceux qui nous ont aimées les premiers, qui ont mis en nous leur espoir avant même que nous ne fussions nées. Ils étaient jeunes encore lorsque nous étions toutes petites, ont-ils hésité un seul instant à sacrifier leur jeunesse, à se priver de toute distraction et parfois même des choses les plus nécessaires à la vie, pour ne s'occuper que du cher bébé. Leurs joies, c'étaient nos premiers pas, c'étaient nos sourires, nos caresses. Quelles angoisses lorsque la maladie nous menaçait et que, penchés sur notre berceau, ils épiaient le moindre de nos mouvements. Quelles privations aussi n'ont-ils pas dû s'imposer pour nous élever sans que nous manquions de rien, et quelle douleur pour eux quand, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient nous procurer tout le bien-être nécessaire. Et lorsque nous avons avancé en âge, quels soucis de tous les instants pour le présent et pour l'avenir. Ils nous ont fait ce que nous sommes, veillant sur notre santé, sur notre éducation, sur notre conduite, s'oubliant eux-mêmes en toutes circonstances pour ne songer qu'à nous. Aussi n'insisterons-nous pas sur l'obligation d'aimer nos parents, il n'existe pas sans doute d'enfant assez dénaturée à qui cette recommandation serait nécessaire, mais nous dirons qu'il ne suffit pas de les aimer platoniquement, qu'il faut leur témoigner notre affection par tous les moyens en notre pouvoir en saisissant avec empressement toutes les occasions de leur être agréables, en évitant avec soin tout ce qui pourrait les contrarier, en les entourant constamment de nos soins, de nos prévenances et de notre respect. N'oublions pas que de nous seules peuvent leur venir leurs plus grandes peines comme leurs plus grandes joies, et faisons en sorte de ne leur donner que des satisfactions en échange des sacrifices que nous leur avons coûtés.
Ce n'est pas seulement pendant nos premières années que nous devons les respecter et les chérir. Si nous pouvions manquer à notre devoir sous ce rapport, la jeunesse et l'irréflexion seraient notre seule excuse. C'est au contraire lorsque nous avançons en âge qu'ils doivent pouvoir compter sur notre reconnaissance et notre affection. Aussitôt que nous serons en situation de pouvoir travailler et que nos parents seront eux-mêmes fatigués par l'âge et le labeur, mettons-nous à l'œuvre courageusement pour diminuer leurs peines; c'est notre devoir de travailler pour eux comme ils l'ont fait pour nous. Rendons-nous utiles autant que nous le pouvons; si nos occupations ne nous obligent pas à passer la journée au dehors, soyons pour notre mère un aide constant, ne lui laissons prendre dans l'intérieur du ménage aucune peine, aucune fatigue que nous pouvons lui éviter. Il serait par conséquent peu digne d'une jeune fille que sa mère fût obligée d'interrompre ses occupations pour préparer le repas de la famille ou nettoyer la maison, pendant qu'elle-même gaspillerait son temps ou s'occuperait de futilités. Il nous est donné parfois d'admirer et d'applaudir des jeunes filles qui, par leur travail, soutiennent leurs parents âgés ou les aident à élever leurs frères et sœurs plus jeunes; suivons leur exemple, et qu'en toute circonstance notre famille puisse compter sur notre dévouement. Nous ne devons, certes, mépriser personne, mais ce serait un mépris juste et mérité que celui que nous aurions pour l'enfant assez dépourvu de conscience et de naturel pour manquer de respect envers ses parents ou leur refuser l'aide et les secours dont ils auraient besoin.
N'oublions pas que la déférence à laquelle nous sommes tenues nous interdit de nous poser en juges de leurs actes, et que ce n'est pas à nous qu'il appartient de les critiquer. Quels que puissent être parfois leurs torts et leurs défauts, nous n'en devons pas moins les respecter et les aimer, et nous efforcer de cacher au monde leurs faiblesses. Qui sait si par notre tendresse nous ne parviendrons pas à les rendre meilleurs, si la crainte de nous peiner, de nuire à notre avenir, n'amènera pas en eux de salutaires réflexions, une amélioration dans leur conduite. Les affections et les exemples de la famille sont de tous les plus fortifiants. Une femme, une jeune fille, qui sauront créer au mari, au père, au frère, un intérieur tout de tendresse, de gaieté, de confort relatif, auront de grandes chances de les retenir auprès d'elles et d'éviter ces divisions, ces luttes intimes, qui rendent parfois l'existence en famille si dure et si pénible à supporter.
Il y avait chez mes parents, et j'en ai fidèlement gardé le souvenir, quoique je fusse alors très jeune, un ouvrier que l'on renommait pour son habileté et ses rares talents. Y avait-il un ouvrage pressé, exigeant de l'expérience et de l'adresse, c'était à lui que l'on avait recours. Honnête homme, excellent camarade, il était aimé de tous à l'atelier: malheureusement il avait ce défaut, si fréquent parmi les ouvriers des états libres, il s'adonnait à la boisson, et alors adieu le travail; tant que durait l'argent de la quinzaine, on était sûr de ne pas le revoir. Que de fois n'avions-nous pas vu sa pauvre femme, désespérée, venir le jour de la paie supplier qu'on lui remît l'argent de son mari, et mon père y consentait de grand cœur, certain que B... n'oserait pas opposer de résistance et sachant aussi que c'était le seul moyen de le voir revenir le lundi suivant. Depuis, nous l'avions complètement perdu de vue, nous avions bien entendu dire qu'il avait une petite fille et nous plaignions la malheureuse femme, laborieuse et propre pourtant, que l'inconduite de son mari allait, pensions-nous, plonger dans la misère avec son enfant.
Dernièrement, ayant besoin d'un spécialiste pour un ouvrage de peu d'importance, je m'informai où je pourrais le trouver, et celui que l'on m'indiqua fut précisément notre ancien ouvrier. Je m'attendais à trouver chez lui la désunion et la misère. Quels ne furent pas mon étonnement et ma satisfaction en le voyant dans une situation telle que je pouvais à peine y croire. La maison propre et bien tenue respirait un air de confort, la mère et la jeune fille paraissaient heureuses et gaies. B... qui parut me revoir avec plaisir, m'expliqua qu'il s'était établi à son compte et qu'ayant beaucoup d'ouvrage il gagnait sa vie largement. C'est ma fille qui m'a sauvé, me dit-il.—Un jour que j'avais dépensé tout l'argent de ma paie, nous étions sans un sou à la maison lorsque la petite tomba dangereusement malade. Comment faire pour la soigner, nous étions endettés dans le quartier et le pharmacien ne me connaissait pas. Pour la première fois de ma vie, je compris toute l'étendue de mes torts et je me fis horreur: si ma fille était morte, certainement je me serais tué. Je jurai de ne plus boire, mais combien d'abord ce fut difficile. Je me conduisais mieux cependant, et plus jamais ne manquais à l'atelier. Et puis en grandissant ma fillette devenait si caressante et si gentille, elle avait pour moi tant d'aimables prévenances que je m'attachai à elle de plus en plus. Je me dis qu'après avoir failli ne pas pouvoir la soigner, il me deviendrait impossible de la bien élever, de la marier plus tard convenablement. Dès que j'eus fait ces réflexions, je cessai complètement de boire, et vous, madame, qui m'avez connu, vous pouvez être étonnée de ce changement, c'est à ma femme et à ma fille que je le dois. Et je sentais qu'à l'affection qu'il leur porte se mêlait une grande reconnaissance.