Les talmudistes et le juif platonicien Philon racontent des choses si honteuses du culte de cette idole qu'elles ont semblé incroyables au savant jurisconsulte Seldenus. C'était, disent-ils, une idole barbue à la bouche béante, ayant pour langue un gigantesque phallus; on se découvrait sans pudeur devant ce visage et on lui présentait des offrandes stercoraires. Les idoles de Moloch et de Chamos étaient des machines meurtrières qui tantôt broyaient contre leur poitrine de bronze, tantôt consumaient dans leurs bras rougis au feu de malheureux petits enfants. On dansait au bruit des trompettes et des tambourins pour ne pas entendre les cris des victimes et les mères conduisaient la danse. L'inceste, la sodomie et la bestialité étaient des usages reçus chez ces peuples infâmes et faisaient même partie des rites sacrés.
Conséquence fatale des harmonies universelles! on ne forfait pas impunément à la vérité. L'homme révolté contre Dieu est poussé malgré lui à l'outrage de la nature. Aussi les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le sabbat des sorciers au moyen-âge n'était qu'une répétition des fêtes de Chamos et de Belphégor. C'est contre ces crimes qu'un arrêt de mort éternel est porté par la nature elle-même. Les adorateurs des dieux noirs, les apôtres de la promiscuité, les théoriciens d'impudeur publique, les ennemis de la famille et de la hiérarchie, les anarchistes en religion et en politique sont des ennemis de Dieu et de l'humanité; ne pas les séparer du monde, c'est consentir à l'empoisonnement du monde: ainsi raisonnaient les inquisiteurs. Nous sommes loin de regretter les cruelles exécutions du moyen âge et d'en désirer le retour. A mesure que la société deviendra plus chrétienne, elle comprendra de mieux en mieux qu'il faut soigner les malades et non pas les faire mourir. Les instincts criminels ne sont-ils pas les plus affreuses de toutes les maladies mentales?
N'oublions pas que la haute magie se nomme l'art sacerdotal et l'art royal; elle dut partager en Égypte, en Grèce et à Rome, les grandeurs et les décadences du sacerdoce et de la royauté. Toute philosophie ennemie du culte et de ses mystères est fatalement hostile aux grands pouvoirs politiques, qui perdent leur grandeur s'ils cessent, aux yeux des multitudes, d'être les images de la puissance divine. Toute couronne se brise lorsqu'elle se heurte contre la tiare.
Dérober le feu du ciel et détrôner les dieux, c'est le rêve éternel de Prométhée; et le Prométhée populaire détaché du Caucase par Hercule, qui symbolise le travail, emportera toujours avec lui ses clous et ses chaînes; il traînera toujours son vautour immortel suspendu à sa plaie béante, tant qu'il ne viendra pas apprendre l'obéissance et la résignation aux pieds de celui qui, étant né roi des rois et Dieu des dieux, a voulu avoir à son tour les mains cloués et la poitrine ouverte pour la conversion de tous les esprits rebelles.
Les institutions républicaines, en ouvrant à l'intrigue la carrière du pouvoir, ébranlèrent fortement les principes de la hiérarchie. Le soin de former des rois ne fut plus confié au sacerdoce, et l'on y suppléa soit par l'hérédité qui livre le trône aux chances inégales de la naissance, soit par l'élection populaire, qui laisse en dehors l'influence religieuse, pour constituer la monarchie suivant des principes républicains. Ainsi se formèrent les gouvernements qui présidèrent tour à tour aux triomphes et aux abaissements des États de la Grèce et de Rome. La science renfermée dans les sanctuaires fut alors négligée, et des hommes d'audace ou de génie, que les initiateurs n'accueillaient pas, inventèrent une science qu'ils opposèrent à celle des prêtres, ou opposèrent aux secrets du temple le doute et la dénégation. Ces philosophes, à la suite de leur imagination aventureuse, arrivèrent vite à l'absurde et s'en prirent à la nature des défauts de leurs propres systèmes. Héraclite se prit à pleurer; Démocrite prit le parti de rire, et ils étaient aussi fous l'un que l'autre. Pyrrhon finira par ne croire à rien, ce qui ne sera pas de nature à le dédommager de ne rien savoir. Dans ce chaos philosophique, Socrate apporta un peu de lumière et de bon sens en affirmant l'existence pure et simple de la morale. Mais qu'est-ce qu'une morale sans religion? Le déisme abstrait de Socrate se traduisait pour le peuple par l'athéisme; Socrate manquait absolument de dogme, Platon son disciple essaya de lui en donner un auquel Socrate avouait n'avoir jamais songé.
La doctrine de Platon fait époque, dans l'histoire du génie humain, mais ce philosophe ne l'avait pas inventée, et, comprenant qu'il n'y a pas de vérité en dehors de la religion, il alla consulter les prêtres de Memphis et se fit initier à leurs mystères. On croit même qu'il eut connaissance des livres sacrés des hébreux. Il ne put toutefois recevoir en Égypte qu'une initiation imparfaite, car les prêtres eux-mêmes avaient oublié alors le sens des hiéroglyphes primitifs. Nous en avons la preuve dans l'histoire du prêtre qui passa trois jours à déchiffrer une inscription hiératique trouvée dans le tombeau d'Alcmène, et envoyée par Agésilas, roi de Sparte. Cornuphis, qui était sans doute le plus savant des hiérophantes, consulta tous les anciens recueils de signes et de caractères, et découvrit enfin que cette inscription était faite en caractères de prothée; or le prothée était le nom qu'on donnait en Grèce au livre de Thoth, dont les hiéroglyphes mobiles pouvaient prendre autant de formes qu'il y a de combinaisons possibles au moyen des caractères, des nombres, et des figures élémentaires. Mais le livre de Thoth étant la clef des oracles et le livre élémentaire de la science, comment Cornuphis, s'il était vraiment instruit dans l'art sacerdotal, avait-il dû chercher si longtemps avant d'en reconnaître les signes? Une autre preuve de l'obscurcissement des vérités premières de la science à cette époque, c'est que les oracles s'en plaignaient dans un style qui n'était déjà plus compris.
Lorsque Platon, à son retour d'Égypte, voyageait avec Simmias près des confins de la Carie, il rencontra des hommes de Délos qui le prièrent de leur expliquer un oracle d'Apollon. Cet oracle disait que pour faire cesser les maux de la Grèce il fallait doubler la pierre cubique. Les Déliens avaient donc essayé de doubler une pierre cubique qui se trouvait dans le temple d'Apollon. Mais en la doublant de tous côtés ils n'étaient parvenus qu'à faire un polyèdre à vingt-cinq faces, et pour revenir à la forme cubique ils avaient dû augmenter vingt-six fois, et en le doublant toujours, le volume primitif de la pierre. Platon renvoya les émissaires déliens au mathématicien Eudoxe, et leur dit que l'oracle leur conseillait l'étude de la géométrie. Ne comprit-il pas lui-même le sens profond de cette figure, ou ne daigna-t-il pas l'expliquer à ces ignorants, c'est ce que nous ne saurions dire. Mais ce qui est certain, c'est que la pierre cubique et sa multiplication expliquent tous les secrets des nombres sacrés, et surtout celui du mouvement perpétuel caché par les adeptes et cherché par les sots sous le nom de quadrature du cercle. Par cette agglomération cubique de vingt-six cubes autour d'un cube central, l'oracle avait fait trouver aux Déliens non seulement les éléments de la géométrie mais encore la clef des harmonies de la création expliquées par l'enchaînement des formes et des nombres. Le plan de tous les grands temples allégoriques de l'antiquité se retrouve dans cette multiplication, du cube par la croix d'abord autour de laquelle on peut décrire un cercle, puis la croix cubique qui peut se mouvoir dans un globe. Toutes ces notions qu'une figure fera mieux comprendre, ont été conservées jusqu'à nos jours dans les initiations maçonniques, et justifient parfaitement le nom donné aux associations modernes, car elles sont aussi les principes fondamentaux de l'architecture et de la science du bâtiment.
Les Déliens avaient cru résoudre la question géométrique en diminuant de moitié leur multiplication, mais ils avaient encore trouvé huit fois le volume de leur pierre cubique. On peut du reste, augmenter à plaisir le nombre de leurs essais: car cette histoire n'est peut-être autre chose qu'un problème proposé par Platon lui-même à ses disciples. S'il faut admettre comme un fait la réponse de l'oracle, nous y trouverons un sens plus étendu encore, car doubler la pierre cubique c'est faire sortir le binaire de l'unité, la forme de l'idée, l'action de la pensée. C'est réaliser dans le monde l'exactitude des mathématiques éternelles, c'est établir la politique sur la base des sciences exactes, c'est conformer le dogme religieux à la philosophie des nombres.
Platon a moins de profondeur mais plus d'éloquence que Pythagore. Il essaye de concilier la philosophie des raisonneurs avec les dogmes immuables des voyants; il ne veut pas vulgariser, il veut reconstituer la science. Aussi sa philosophie devait-elle fournir plus tard au christianisme naissant des théories toutes prêtes et des dogmes à vivifier.