Malgré sa grande science et ses brillantes vertus, Apollonius n'était pas le continuateur de l'école hiérarchique des mages. Son initiation venait des Indes, et il se livrait pour s'inspirer aux pratiques énervantes des brahmes; il prêchait ouvertement la révolte et le régicide: c'était un grand caractère égaré.

La figure de l'empereur Julien nous parait plus poétique et plus belle que celle d'Apollonius. Julien porta sur le trône du monde toute l'austérité d'un sage; il voulait transfuser la jeune sève du christianisme au corps de l'hellénisme vieilli. Noble insensé coupable seulement de trop aimer les souvenirs de la patrie et les images des dieux de ses pères. Julien, pour contre-balancer la puissance réalisatrice du dogme chrétien, appela aussi la magie noire à son aide, et s'enfonça, à la suite de Jamblique et de Maxime d'Éphèse, dans de ténébreuses évocations; ses dieux, dont il voulait ressusciter la beauté et la jeunesse, lui apparurent vieux et décrépits, inquiets de la vie et de la lumière et prêts à fuir devant le signe de la croix!

C'était fait pour toujours de l'hellénisme, le Galiléen avait vaincu. Julien mourut en héros, sans blasphémer son vainqueur, comme on l'a faussement prétendu. Ses derniers moments, qu'Ammien Marcellin nous raconte assez au long, furent ceux d'un guerrier et d'un philosophe; les malédictions du sacerdoce chrétien retentirent longtemps sur sa tombe, et cependant le Sauveur, qui doit tant aimer les nobles âmes, n'a-t-il pas pardonné à des adversaires moins intéressants et moins généreux que Julien?

Après la mort de cet empereur, l'idolâtrie et la magie furent enveloppées dans une même réprobation universelle. C'est alors que prirent naissance ces sociétés secrètes d'adeptes auxquelles se rallièrent plus tard les gnostiques et les manichéens; sociétés dépositaires d'une tradition mélangée de vérités et d'erreurs, mais qui se transmettaient, sous le sceau du serment le plus terrible, le grand arcane de l'ancienne toute-puissance et les espérances toujours trompées des cultes éteints et des sacerdoces déchus.

CHAPITRE V.

DES LÉGENDES.

SOMMAIRE.--La légende de saint Cyprien et de sainte Justine.--L'oraison de saint Cyprien.--L'âne d'or d'Apulée.--La fable de Psyché.--La procession d'Isis.--Étrange supposition de saint Augustin.--Philosophie des Pères de l'Église.

Les étranges récits contenus dans la légende dorée, quelque fabuleux qu'ils soient, n'en remontent pas moins à la plus haute antiquité chrétienne. Ce sont des paraboles plutôt que des histoires; le style en est simple et oriental comme celui des Évangiles, et leur existence traditionnelle prouve qu'une sorte de mythologie avait été inventée pour cacher les mystères kabbalistiques de l'initiation joannite. La légende dorée est un talmud chrétien écrit tout en allégories et en apologues. Étudiée sous ce point de vue tout nouveau à force d'être ancien, la légende dorée devient un livre de la plus grande importance et du plus haut intérêt.

Un des récits de cette légende pleine de mystères caractérise le conflit de la magie et du christianisme naissant d'une manière tout à fait dramatique et saisissante. C'est comme une ébauche anticipée des Martyrs de Chateaubriand et du Faust de Goethe fondus ensemble.

Justine était une jeune et belle vierge païenne, fille d'un prêtre des idoles, le type de Cymodocée. Sa fenêtre s'ouvrait sur une cour voisine de l'église des chrétiens; tous les jours elle entendait la voix pure et recueillie d'un diacre lire tout haut les saints Évangiles. Cette parole inconnue toucha et remua son coeur, si bien qu'un soir sa mère la voyant pensive et la pressant de lui confier les préoccupations de son âme, Justine se jeta à ses pieds en lui disant: «Mère, bénissez-moi ou pardonnez-moi, je suis chrétienne.»