Ce n'en furent pas moins deux grands et curieux personnages que cet Apollonius et ce Julien, et leur histoire fait époque dans les annales de la magie.

En ce temps-là, les légendes allégoriques étaient à la mode; les maîtres incarnaient leur doctrine dans leur personne, et les disciples initiés écrivaient des fables qui renfermaient les secrets de l'initiation. L'histoire d'Apollonius par Philostrate, absurde si l'on veut la prendre à la lettre, est très curieuse si l'on veut, d'après les données de la science, en examiner les symboles. C'est une sorte d'évangile païen opposé aux Évangiles du christianisme; c'est toute une doctrine secrète qu'il nous est donné d'expliquer et de reconstruire.

Ainsi, le chapitre premier du livre troisième de Philostrate est consacré à la description de l'Hyphasis, fleuve merveilleux qui prend sa source dans une plaine et se perd dans des régions inaccessibles. L'Hyphasis représente la science magique, dont les premiers principes sont simples et les conséquences très difficiles à bien déduire. Les mariages sont inféconds dit Philostrate, s'ils ne sont pas consacrés avec le baume des arbres qui croissent aux bords de l'Hyphasis.

Les poissons de ce fleuve sont consacrés à Vénus; ils ont la crête bleue, les écailles de diverses couleurs et la queue de couleur d'or; ils relèvent cette queue quand ils veulent. Il y a aussi dans ce fleuve un animal semblable à un ver blanc; cet insecte fondu rend une huile brûlante qu'on ne peut garder que dans du verre. Ce n'est que pour le roi qu'on prend cet animal, parce qu'il est d'une force à renverser les murailles; sa graisse mise à l'air prend feu, et rien au monde n'est capable alors d'éteindre l'incendie.

Par les poissons du fleuve Hyphasis, Apollonius entend la configuration universelle, bleue d'un côté, multicolore au centre, dorée à l'autre pôle, comme les expériences magnétiques nous l'ont récemment fait connaître. Le ver blanc de l'Hyphasis c'est la lumière astrale, qui, condensée par un triple feu, se résoud en une huile qui est la médecine universelle. On ne peut garder cette huile que dans du verre, parce que le verre n'est pas conducteur de la lumière astrale, ayant peu de porosité; ce secret est gardé pour le roi, c'est-à-dire pour l'initié du premier ordre, car il s'agit d'une force capable de renverser des villes. Les grands secrets sont indiqués ici avec la plus grande clarté.

Dans le chapitre suivant, Philostrate parle des licornes. Il dit qu'on fait de leur corne des gobelets dans lesquels on doit boire pour se préserver de tous les poisons. La corne unique de la licorne représente l'unité hiérarchique: aussi, dit Philostrate, d'après Damis, ces gobelets sont réservés pour les rois. Heureux, dit Apollonius, celui qui ne s'enivrerait jamais qu'en buvant dans un pareil verre!

Damis dit aussi qu'Apollonius trouva une femme blanche jusqu'au sein et noire depuis le sein jusqu'en haut. Ses disciples étaient effrayés de ce prodige; mais Apollonius, qui savait ce qu'elle était, lui tendit la main. C'est, dit-il, la Vénus des Indes, et ses deux couleurs sont celles du boeuf Apis adoré des Égyptiens. Cette femme noire et blanche, c'est la science magique dont les membres blancs, c'est-à-dire les formes créées, révèlent la tête noire, c'est-à-dire la cause suprême ignorée des hommes. Philostrate et Damis le savaient bien, et sous ces emblèmes ils écrivaient avec discrétion la doctrine d'Apollonius. Les chapitres V, VI, VII, VIII, IX et X du troisième livre de la Vie d'Apollonius par Philostrate, contiennent le secret du grand oeuvre. Il s'agit des dragons qui défendent l'abord du palais des sages. Il y a trois sortes de dragons: ceux des marais, ceux de la plaine et ceux de la montagne. La montagne, c'est le soufre; le marais, c'est le mercure; la plaine, c'est le sel des philosophes. Les dragons de la plaine ont sur le dos des pointes en forme de scie, c'est la puissance acide du sel. Les dragons des montagnes ont les écailles de couleur dorée, ils ont une barbe d'or, et en rampant ils font un bruit semblable au tintement du cuivre; ils ont dans la tête une pierre qui opère tous les miracles; ils se plaisent au bord de la mer Rouge, et on les prend au moyen d'une étoffe rouge sur laquelle sont brodées des lettres d'or; ils reposent la tête sur ces lettres enchantées et s'endorment, on leur coupe alors la tête avec une hache. Qui ne reconnaît ici la pierre des philosophes, le magistère au rouge, et le fameux regimen ignis, ou gouvernement du feu, exprimé par les lettres d'or? Sous le nom de citadelle des sages, Philostrate décrit ensuite l'Athanor. C'est une colline toujours entourée d'un brouillard, ouverte du côté méridional; elle contient un puits large de quatre pas, d'où sort une vapeur azurée qui monte par la chaleur du soleil en déployant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; le fond du puits est sablé d'arsenic rouge; près du puits est un bassin plein de feu, d'où sort une flamme plombée, sans odeur et sans fumée, qui n'est jamais plus haute ni plus basse que les bords du bassin; là se trouvent aussi deux récipients de pierre noire contenant l'un la pluie et l'autre le vent. Quand la sécheresse est excessive, on ouvre le tonneau de la pluie, et il en sort des nuages qui humectent tout le pays. On ne saurait décrire plus exactement le feu secret des philosophes et ce qu'ils nomment leur bain-marie. On voit par ce passage que les anciens alchimistes, dans leur grand oeuvre, employaient l'électricité, le magnétisme et la vapeur.

Philostrate parle ensuite de la pierre philosophale, qu'il nomme indifféremment pierre ou lumière. «Il n'est permis à aucun profane de la chercher, car elle s'évanouit, si l'on ne sait pas la prendre avec les procédés de l'art. Les sages seuls, au moyen de certaines paroles et de certains rites, peuvent trouver la pantarbe, c'est le nom de cette pierre, qui de nuit a l'apparence d'un feu, étant enflammée et étincelante; et si on la regarde de jour, elle éblouit. Cette lumière est une matière subtile d'une force admirable, car elle attire tout ce qui est proche.» (Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, livre III, chapitre XLVI.)

Cette révélation des doctrines secrètes d'Apollonius prouve que la pierre philosophale n'est autre chose qu'un aimant universel formé de lumière astrale condensée et fixée autour d'un centre. C'est un phosphore artificiel dont tant d'allégories et de traditions ne sauraient laisser l'existence douteuse, et dans lequel se concentrent toutes les vertus de la chaleur génératrice du monde.

Toute la vie d'Apollonius écrite par Philostrate, d'après Damis l'Assyrien, est un tissu d'apologues et de paraboles; c'était la mode alors d'écrire ainsi la doctrine cachée des grands initiateurs. On ne doit donc pas s'étonner de ce que ce récit contient des fables, mais sous l'allégorie de ces fables il faut trouver et comprendre la science occulte des hiérophantes.