Les lois saliques étaient celles d'un peuple encore barbare où tout se rachetait, comme à la guerre, avec une rançon. L'esclavage existait encore, et la vie humaine n'avait qu'une valeur discutable et relative. On peut toujours acheter ce qu'on a le droit de vendre, et l'on ne doit que de l'argent pour la destruction d'un objet qui coûte de l'argent.

La seule législation forte de cette époque était celle de l'Église, aussi les conciles portèrent-ils contre les stryges et les empoisonneurs qui prenaient le nom de sorciers, les peines les plus sévères. Le concile d'Agde dans le bas Languedoc, tenu en 506, les excommunie; le premier concile d'Orléans, tenu en 511, défend expressément les opérations divinatoires; le concile de Narbonne, en 589, frappe les sorciers d'une excommunication sans espérance, et ordonne qu'ils soient faits esclaves et vendus au profit des pauvres. Ce même concile ordonne de fustiger publiquement les amateurs du diable, c'est-à-dire sans doute ceux qui s'en occupaient, qui le craignaient, qui l'évoquaient, qui lui attribuaient une partie de la puissance de Dieu. Nous félicitons sincèrement les disciples de M. le comte de Mirville de n'avoir pas vécu de ce temps-là.

Pendant que ces choses se passaient en France, un extatique venait de fonder en Orient une religion et un empire. Mahomet était-il un fourbe ou un halluciné? Pour les musulmans, c'est encore un prophète, et pour les savants qui connaissent à fond la langue arabe, le Coran sera toujours un chef-d'oeuvre.

Mahomet était un homme sans lettres, un simple conducteur de chameaux, et il créa le monument le plus parfait de la langue de son pays. Ses succès ont pu passer pour des miracles, et l'enthousiasme guerrier de ses successeurs menaça un instant la liberté du monde entier; mais toutes les forces de l'Asie vinrent un jour se briser contre la main de fer de Charles-Martel. Ce rude guerrier ne priait guère lorsqu'il fallait combattre; manquait-il d'argent, il en prenait dans les monastères et dans les églises, il donna même des bénéfices ecclésiastiques à des soldats. Dieu, dans l'opinion du clergé, ne devait pas bénir ses armes, aussi ses victoires furent-elles attribuées à la magie. Ce prince avait tellement soulevé contre lui l'opinion religieuse, qu'un vénérable personnage, saint Eucher, évêque d'Orléans, le vit plongé dans les enfers. Le saint évêque, alors en extase, apprit d'un ange qui le conduisait en esprit à travers les régions d'outre-tombe, que les saints dont Charles-Martel avait spolié ou profané les églises lui avaient interdit l'entrée du ciel, avaient chassé son corps même de la sépulture, et l'avaient précipité au fond de l'abîme. Eucher donna avis de cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref. On ouvrit le tombeau de Charles-Martel, le corps n'y était plus, la pierre intérieure était noircie et comme brûlée, une fumée infecte s'en exhala et un énorme serpent en sortit. Boniface adressa à Pépin le Bref et à Carloman le procès-verbal de l'exhumation, ou plutôt de l'ouverture du tombeau de leur père, en les invitant à profiter de ce terrible exemple et à respecter les choses saintes. Mais était-ce bien les respecter que de violer ainsi la sépulture d'un héros sur la foi d'un rêve pour attribuer à l'enfer ce travail de destruction si complètement et si vite achevé par la mort?

Sous le règne de Pépin le Bref, des phénomènes fort singuliers se montrèrent publiquement en France. L'air était plein de figures humaines, le ciel reflétait des mirages de palais, de jardins, de flots agités, de vaisseaux les voiles au vent et d'armées rangées en bataille. L'atmosphère ressemblait à un grand rêve. Tout le monde pouvait voir et distinguer les détails de ces fantastiques tableaux. Était-ce une épidémie attaquant les organes de la vision ou une perturbation atmosphérique qui projetait des mirages dans l'air condensé? N'était-ce pas plutôt une hallucination universelle produite par quelque principe enivrant et pestilentiel répandu dans l'atmosphère? Ce qui donnerait plus de probabilité à cette dernière supposition, c'est que ces visions exaspéraient le peuple; on croyait distinguer en l'air des sorciers qui répandaient à pleines mains les poudres malfaisantes et les poisons. Les campagnes étaient frappées de stérilité, les bestiaux mouraient, et la mortalité s'étendait même sur les hommes.

On répandit alors une fable qui devait avoir d'autant plus de succès et de crédit, qu'elle était plus complètement extravagante. Il y avait alors un fameux kabbaliste, nommé Zédéchias, qui tenait école de sciences occultes, et enseignait non pas la kabbale, mais les hypothèses amusantes auxquelles la kabbale peut donner lieu et qui forment la partie exotérique de cette science toujours cachée au vulgaire. Zédéchias amusait donc les esprits avec la mythologie de cette kabbale fabuleuse. Il racontait comment Adam, le premier homme, créé d'abord dans un état presque spirituel, habitait au-dessus de notre atmosphère où la lumière faisait naître pour lui et à son gré les végétations les plus merveilleuses; là il était servi par une foule d'êtres de la plus grande beauté, créés à l'image de l'homme et de la femme, dont ils étaient les reflets animés, et formés de la plus pure substance des éléments: c'étaient les sylphes, les salamandres, les ondins et les gnomes; mais dans l'état d'innocence, Adam ne régnait sur les gnomes et sur les ondins que par l'entremise des sylphes et des salamandres qui, seuls, avaient le pouvoir de s'élever jusqu'à son paradis aérien.

Rien n'égalait le bonheur du couple primitif servi par les sylphes; ces esprits mortels étant d'une incroyable habileté pour bâtir, tisser, faire fleurir la lumière en mille formes plus variées que l'imagination la plus brillante et la plus féconde n'a le temps de les concevoir. Le paradis terrestre, ainsi nommé parce qu'il reposait sur l'atmosphère de la terre, était donc le séjour des enchantements; Adam et Ève dormaient dans des palais de perles et de saphirs, les roses naissaient autour d'eux et s'étendaient en tapis sous leurs pieds; ils glissaient sur l'eau dans des conques de nacre tirées par des cygnes, les oiseaux leur parlaient avec une musique délicieuse, les fleurs se penchaient pour les caresser; la chute leur fit tout perdre en les précipitant sur la terre; les corps matériels dont ils furent couverts, sont les peaux de bêtes dont il est parlé dans la Bible. Ils se trouvèrent seuls et nus sur une terre qui n'obéissait plus aux caprices de leurs pensées; ils oublièrent même la vie édénique, et ne l'entrevirent plus dans leurs souvenirs que comme un rêve. Cependant, au-dessus de l'atmosphère, les régions paradisiaques s'étendaient toujours, habitées seulement par les sylphes et les salamandres qui se trouvaient ainsi gardiens des domaines de l'homme, comme des valets affligés qui restent dans le château d'un maître dont ils n'espèrent plus le retour.

Les imaginations étaient pleines de ces merveilleuses fictions lorsqu'apparurent les mirages du ciel et les figures humaines dans les nuées. Plus de doute alors, c'étaient les sylphes et les salamandres de Zédéchias qui venaient chercher leurs anciens maîtres; on confondit les rêves avec la veille, et plusieurs personnes se crurent enlevées par les êtres aériens; il ne fut bruit que de voyages au pays des sylphes, comme parmi nous on parle de meubles animés et de manifestations fluidiques. La folie gagna les meilleures têtes, et il fallut enfin que l'Église s'en mêlât. L'Église aime peu les communications surnaturelles faites à la multitude; de semblables révélations détruisant le respect dû à l'autorité et la chaîne hiérarchique de l'enseignement ne sauraient être attribuées à l'esprit d'ordre et de lumière. Les fantômes des nuages furent donc atteints et convaincus d'être des illusions de l'enfer; le peuple alors, désireux de s'en prendre à quelqu'un, se croisa en quelque sorte contre les sorciers. La folie publique se termina par une crise de fureur: les gens inconnus qu'on rencontrait dans les campagnes étaient accusés de descendre du ciel et tués sans miséricorde; plusieurs maniaques avouèrent qu'ils avaient été enlevés par des sylphes ou par des démons; d'autres, qui s'en étaient déjà vantés, ne voulurent plus ou ne purent plus s'en dédire: on les brûlait, on les jetait à l'eau et on croirait à peine, dit Garinet [14], quel grand nombre ils en firent périr ainsi dans tout le royaume. Ainsi se dénouent ordinairement les drames où les premiers rôles sont joués par l'ignorance et par la peur.

Note 14:[ (retour) ] Garinet, Histoire de la magie en France, 1818, 1 vol. in-8.

Ces épidémies visionnaires se reproduisirent sous les règnes suivants, et la toute-puissance de Charlemagne dut intervenir pour calmer l'agitation publique. Un édit, renouvelé depuis par Louis le Débonnaire, défendit aux sylphes de se montrer sous les peines les plus graves. On comprit qu'a défaut des sylphes ces peines atteindraient ceux qui se vanteraient de les avoir vus et on finit par ne les plus voir; les vaisseaux aériens rentrèrent dans le port de l'oubli et personne ne prétendit plus avoir voyagé dans le ciel. D'autres frénésies populaires remplacèrent celle-là, et les splendeurs romanesques du grand règne de Charlemagne vinrent fournir aux légendaires assez d'autres prodiges à croire et d'autres merveilles à raconter.