Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte vehme, fut la chevalerie errante. Les chevaliers errants étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture, détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en songeant à Dieu!

Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles filles de Marie!

CHAPITRE V.

MAGICIENS.

SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas d'Aquin.

Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le pape et l'empereur.

Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises et l'audace de tant de souverains divisés.

L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence, et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment du ciel.

Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines, tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes, des allocutions stupides, des transfigurations impossibles, auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela, depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous parait digne d'être raconté.

Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin Jéchiel, grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se transmettait comme une des clefs de la haute initiation.