Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances combustibles alors connues.

Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde, et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour, une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa tranquillité par la terreur qu'il répandait.

Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et de lui faire du bien.

A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce qu'elle signifie.

Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet, apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge? Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux, résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de la vie, c'était la recherche du point central de transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au moyen de l'électricité, telle était la première partie de l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.

La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde, car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du chien passait alors dans la plante et y attirait celle du pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire connu dans les campagnes sous le nom du Petit Albert; ils y verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les lois de la raison.

Albert le Grand n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite, mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»

Aristote galvanisé par la scolastique était le véritable androïde d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin, ce fut la doctrine de la Somme théologique, chef-d'oeuvre de force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et fortes études.

Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est ici l'occasion de dire quelques mots encore de la science hermétique cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber, Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science, prise d'une manière absolue, peut s'appeler la kabbale réalisatrice ou la magie des oeuvres; elle a donc trois degrés analogues: réalisation religieuse, réalisation philosophique, réalisation physique. La réalisation religieuse est la fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde, de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers. Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux, magnétique ou personnelle dans les hommes.

Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui s'extrait de la terre par la culture, des métaux par l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse, des plantes par la distillation et la coction, des animaux par l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage de cette médecine devait être triple: par sympathie, par répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant, terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou magnétisme humain.