Ambrosia lui répondit:
«Pour répondre à un amour que vous dites surhumain, il me faudrait une existence immortelle.
»Il faudrait que cet amour héroïquement et pleinement sacrifié à notre devoir pendant toute la vie des êtres qui nous sont chers (et je désire qu'elle soit longue), pût créer une éternité pour nous au moment où Dieu et le monde nous permettraient de nous aimer.
»On dit qu'il existe un élixir de vie; tâchez de le trouver, et quand vous serez sûr de votre découverte, venez me voir.
»Jusque-là, vivez pour votre femme et vos enfants, comme je vivrai pour mon mari que j'aime, et si vous me rencontrez dans la rue, ne me reconnaissez même pas.»
C'était un congé gracieux qui remettait, comme on le voit, notre amoureux aux calendes grecques; mais il ne l'entendit pas ainsi, et, à partir de ce jour, le brillant seigneur disparut pour faire place à un sombre et grave alchimiste. Don Juan était devenu Faust. Des années se passèrent. La femme de Raymond Lulle mourut, Ambrosia di Castello, à son tour, fut veuve; mais l'alchimiste semblait l'avoir oubliée pour ne s'occuper plus que du grand oeuvre.
Un jour, enfin, la veuve étant seule, on lui annonce Raymond Lulle: elle voit entrer un vieillard pâle et chauve qui tenait à la main une fiole pleine d'un élixir rouge comme le feu; il s'avance en chancelant et la cherche des yeux: elle est devant lui et il ne la reconnaît pas, car dans sa pensée elle est toujours jeune et belle comme dans l'église de Palma. «C'est moi, dit-elle enfin, que me voulez-vous?» A l'accent de cette voix, l'alchimiste tressaille, il la reconnaît, il croit la voir jeune encore, il se jette à ses pieds, et, lui tendant la fiole avec délire: «Tenez, dit-il, prenez, buvez, c'est la vie. J'ai mis là-dedans trente ans de la mienne, mais je l'ai essayé, j'en suis sûr, c'est l'élixir d'immortalité!
--Comment l'avez-vous essayé? dit Ambrosia avec un triste sourire.
--Depuis deux mois, dit Raymond, après avoir bu une quantité d'élixir pareille à celle-là, je me suis abstenu de toute nourriture. La faim m'a tordu les entrailles, mais non-seulement je ne suis pas mort, je puis dire que je sens en moi plus de vie et plus de force que jamais.
--Je vous crois, dit Ambrosia, mais cet élixir qui conserve la vie ne fait pas revenir la jeunesse, mon pauvre ami, regardez-vous,» et elle lui présentait un miroir.