Raymond Lulle recula. Jamais, depuis trente ans, il n'avait songé à se regarder.
«Maintenant, Raymond, regardez-moi, dit Ambrosia en découvrant ses cheveux blancs; puis, détachant l'agrafe de sa robe, elle lui montra son sein qui avait été presque entièrement rongé par un cancer: Est-ce cela, ajouta-t-elle, que vous voulez immortaliser?»
Puis, voyant l'alchimiste consterné:
«Écoutez-moi, dit-elle, depuis trente ans je vous aime et je ne veux pas vous condamner à la prison perpétuelle dans le corps d'un vieillard; ne me condamnez pas, à votre tour. Faites-moi grâce de cette mort qu'on nomme la vie. Laissez-moi me transformer pour revivre, retrempons-nous dans la jeunesse éternelle. Je ne veux pas de votre élixir qui prolonge la nuit de la tombe, j'aspire à l'immortalité.»
Raymond Lulle jeta alors à terre la fiole qui se brisa.
«Je vous délivre, dit-il, et je reste en prison pour vous. Vivez dans l'immortalité du ciel, moi, je suis condamné pour jamais à la mort vivante de la terre.»
Puis, cachant son visage dans ses mains, il s'enfuit en fondant en larmes.
Quelques mois après, un moine de l'ordre de saint François assistait Ambrosia di Castello à ses derniers moments: ce moine, c'était Raymond Lulle. Ici, le roman se termine et la légende va commencer.
Cette légende ne faisant qu'un seul homme des trois ou quatre Raymond Lulle qui ont existé à différentes époques, donne à l'alchimiste repentant plusieurs siècles d'existence et d'expiation. Le jour où naturellement le pauvre adepte devait mourir, il ressentait toutes les angoisses de l'agonie, puis, dans une crise suprême, il sentait la vie le reprendre, comme le vautour de Prométhée reprenait son festin renaissant. Le Sauveur du monde, qui déjà lui tendait la main, rentrait tristement dans le ciel qui se refermait, et Raymond Lulle se retrouvait sur la terre sans espoir de jamais mourir.
Il se mit à prier et dévoua son existence aux bonnes oeuvres; Dieu lui accordait toutes ses grâces excepté la mort, et que faire des autres sans celle-là qui doit les compléter et les couronner toutes? Un jour l'arbre de la science lui apparut chargé de ses fruits lumineux; il comprit l'être et ses harmonies, il devina la kabbale, il jeta les bases et traça le plan d'une science universelle, et depuis ce temps on ne l'appela plus que le docteur illuminé.