Il avait trouvé la gloire. Cette fatale récompense du travail que Dieu dans sa miséricorde n'envoie guère aux grands hommes qu'après leur mort parce qu'elle enivre et empoisonne les vivants. Mais Raymond Lulle qui n'avait pu mourir pour lui faire place devait craindre encore de la voir mourir avant lui, et cette gloire ne lui semblait être qu'une dérision de son immortelle infortune.
Il savait faire de l'or et il pouvait acheter le monde et tous ses monuments sans pouvoir s'assurer la jouissance d'un seul tombeau.
C'était le pauvre de l'immortalité. Partout il allait mendiant la mort et personne ne pouvait la lui donner.
Il avait pris corps à corps la philosophie des Arabes, il luttait victorieusement contre l'islamisme et avait tout à redouter du fanatisme des sectaires; tout à redouter, c'est-à-dire peut-être quelque chose à espérer, et ce qu'il espérait, c'était la mort.
Il prit pour domestique un jeune Arabe des plus fanatiques et se posa devant lui en fléau de la doctrine de Mahomet. L'arabe assassina son maître, c'était ce que Raymond Lulle attendait, mais il n'en mourut pas comme il l'avait espéré, ne put obtenir la grâce de son assassin et eut un remords sur la conscience au lieu de la délivrance et de la paix.
A peine guéri de ses blessures, il s'embarque et part pour Tunis; il y prêche publiquement le christianisme, mais le bey admirant sa science et son courage le défend contre la fureur du peuple et le fait embarquer avec tous ses livres. Raymond Lulle revient, prêche à Bône, à Bougie et dans d'autres villes d'Afrique; les musulmans stupéfaits n'osent mettre la main sur lui. Il retourne enfin à Tunis, et amassant le peuple dans les rues, il s'écrie qu'il a été déjà chassé du pays, mais qu'il y revient afin de confondre les dogmes impies de Mahomet et de mourir pour Jésus-Christ. Cette fois toute protection est impossible, le peuple furieux le poursuit, c'est une véritable sédition; il fuit pour les exciter davantage, il est déjà brisé de coups, inondé de sang, couvert de blessures, et il vit toujours. Il tombe enfin littéralement enseveli sous une montagne de pierres.
La nuit suivante, deux marchands génois, nommés Etienne Colon et Louis de Pastorga, passant en pleine mer, virent une grande lumière s'élever du port de Tunis. Ils s'approchèrent et virent un monceau de pierres qui projetait au loin cette miraculeuse splendeur; ils cherchèrent sous ces pierres et y trouvèrent Raymond Lulle brisé et vivant, ils l'embarquèrent sur leur vaisseau et le ramenèrent à Majorque, sa patrie. Mais en vue de cette île le martyr expira enfin, Dieu l'avait délivré par un miracle et sa pénitence était accomplie.
Telle est l'odyssée du Raymond Lulle fabuleux: venons maintenant aux réalités historiques.
Raymond Lulle le philosophe et l'adepte, celui qui mérita le surnom de docteur illuminé, était le fils de ce sénéchal de Majorque, célèbre par sa passion malheureuse pour Ambrosia di Castello. Il ne composa pas l'élixir d'immortalité, mais il fit de l'or en Angleterre pour le roi Edouard III; cet or fut appelé l'or de Raymond, et il en existe encore des pièces fort rares à la vérité, que les curieux nomment des raymondines.
M. Louis Figuier suppose que ces raymondines sont les nobles à la rose, frappés sous le règne d'Edouard III, et avance assez légèrement peut-être que l'alchimie de Raymond Lulle n'était qu'une sophistication de l'or, difficile à reconnaître dans un temps ou les procédés chimiques étaient beaucoup moins perfectionnés que de nos jours. Ce savant n'en reconnaît pas moins la valeur scientifique de Raymond Lulle, et voici comment il le juge (Doctrine et travaux des alchimistes, p. 82):