Ces malheureux sectaires avaient peur de leur ombre, leur conscience était restée catholique et les damnait impitoyablement. Luther se promenant un soir avec sa femme Catherine de Bora, regarda le ciel plein d'étoiles, et dit à demi-voix avec un profond soupir: «Beau ciel que je ne verrai jamais!»--«Eh quoi, dit la femme, pensez-vous donc être réprouvé?»--«Qui sait, dit Luther, si Dieu ne nous punira pas d'avoir été infidèles à nos voeux?» Peut-être qu'alors si Catherine, en le voyant douter ainsi de lui-même, l'eût abandonné en le maudissant, le réformateur, brisé par cet avertissement divin, eût reconnu combien il avait été criminel en trahissant l'Église sa première épouse, et eut tourné des yeux en larmes vers le cloître qu'il avait lui-même abandonné! Mais Dieu qui résiste aux superbes, ne le trouva pas digne sans doute de cette salutaire douleur. La comédie sacrilège du mariage de Luther avait été le châtiment providentiel de son orgueil, et comme il persévéra dans son péché, son châtiment ne le quitta pas et le ridiculisa jusqu'à la fin. Il mourut entre le diable et sa femme, effrayé de l'un et fort embarrassé de l'autre.
La corruption et la superstition s'accommodent bien ensemble. L'époque de la renaissance débauchée, persécutrice et crédule, ne fut certes pas la renaissance de la raison. Catherine de Médicis était sorcière, Charles IX consultait les nécromants, Henri III faisait des parties de dévotion et de débauche. C'était alors le bon temps des astrologues, bien qu'on en torturât quelques-uns de temps en temps pour les forcer à changer leurs prédictions. Les sorciers de cour à cette époque se mêlaient d'ailleurs toujours un peu d'empoisonnements et méritaient assez la corde. Trois-Échelles, le magicien de Charles IX, était prestidigitateur et fripon; il se confessa un jour au roi, et ce n'étaient pas peccadilles que ses méfaits; le roi lui fit grâce avec menace de pendaison en cas de rechute. Trois-Échelles retomba et fut pendu.
Lorsque la ligue eut juré la mort du faible et misérable Henri III, elle eut recours aux envoûtements de la magie noire. L'Étoile assure que l'image en cire du roi était placée sur les autels où les prêtres ligueurs disaient la messe, et qu'on perçait cette image avec un canif en prononçant une oraison de malédictions et d'anathème. Comme le roi ne mourait pas assez vite, on en conclut qu'il était sorcier. Des pamphlets coururent où Henri III était représenté tenant des conventicules où les crimes de Sodome et de Gomorrhe n'étaient que le prélude d'attentats plus inouïs et plus affreux. Le roi, disait-on, avait parmi ses mignons un personnage inconnu qui était le diable en personne; on enlevait des jeunes vierges que ce prince prostituait violemment à Béelzébut; le peuple croyait à ces fables, et il se trouva enfin un fanatique pour exécuter les menaces de l'envoûtement. Jacques Clément eut des visions et entendit des voix impérieuses qui lui commandaient de tuer le roi. Cet halluciné courut au régicide comme un martyr, et mourut en riant comme les héros de la mythologie scandinave. Des chroniqueurs scandaleux ont prétendu qu'une grande dame de la cour avait uni aux inspirations de la solitude du moine, le magnétisme de ses caresses: cette anecdote manque de probabilité. La chasteté du moine entretenait son exaltation, et s'il eût commencé à vivre de la vie fatale des passions, une soif insatiable de plaisir se fût emparée de tout son être, et il n'eût plus voulu mourir.
Pendant que les guerres de religion ensanglantaient le monde, les sociétés secrètes de l'illuminisme, qui n'étaient que des écoles de théurgie et de haute magie, prenaient de la consistance en Allemagne. La plus ancienne de ces sociétés paraît avoir été celle des rose-croix dont les symboles remontent au temps des Guelfes et des Gibelins, comme nous le voyons par les allégories du poème de Dante, et par les figures du Roman de la rose.
La rose, qui a été de tout temps l'emblème de la beauté, de la vie, de l'amour et du plaisir, exprimait mystiquement la pensée secrète de toutes les protestations manifestées à la renaissance. C'était la chair révoltée contre l'oppression de l'esprit; c'était la nature se déclarant fille de Dieu, comme la grâce; c'était l'amour qui ne voulait pas être étouffé par le célibat; c'était la vie qui ne voulait plus être stérile, c'était l'humanité aspirant à une religion naturelle, toute de raison et d'amour, fondée sur la révélation des harmonies de l'Être, dont la rose était pour les initiés le symbole vivant et fleuri. La rose, en effet, est un pantacle, elle est de forme circulaire, les feuilles de la corolle sont taillées en coeur, et s'appuient harmonieusement les unes sur les autres; sa couleur présente les nuances les plus douces des couleurs primitives, son calice est de pourpre et d'or. Nous avons vu que Flamel, ou plutôt le livre du juif Abraham, en faisait le signe hiéroglyphique de l'accomplissement du grand oeuvre. Telle est la clef du roman de Clopinel et de Guillaume de Lorris. La conquête de la rose était le problème posé par l'initiation à la science pendant que la religion travaillait à préparer et à établir le triomphe universel, exclusif et définitif de la croix.
Réunir la rose à la croix, tel était le problème posé par la haute initiation, et en effet la philosophie occulte étant la synthèse universelle, doit tenir compte de tous les phénomènes de l'Être. La religion, considérée uniquement comme un fait physiologique, est la révélation et la satisfaction d'un besoin des âmes. Son existence est un fait scientifique: la nier, ce serait nier l'humanité elle-même. Personne ne l'a inventée, elle s'est formée comme les lois, comme les civilisations, par les nécessités de la vie morale; et considérée seulement à ce point de vue philosophique et restreint, la religion doit être regardée comme fatale si l'on explique tout par la fatalité, et comme divine si l'on admet une intelligence suprême à la source des lois naturelles. Il suit de là que le caractère de toute religion proprement dite étant de relever directement de la divinité par une révélation surnaturelle, nul autre mode de transmission ne donnant au dogme une sanction suffisante, il faut en conclure que la vraie religion naturelle c'est la religion révélée, c'est-à-dire qu'il est naturel de n'adopter une religion qu'en la croyant révélée, toute vraie religion exigeant des sacrifices, et l'homme n'ayant jamais ni le pouvoir, ni le droit d'en imposer à ses semblables, en dehors et surtout au-dessus des conditions ordinaires de l'humanité.
C'est en partant de ce principe rigoureusement rationnel que les rose-croix arrivaient au respect de la religion dominante, hiérarchique et révélée. Ils ne pouvaient par conséquent pas plus être les ennemis de la papauté que de la monarchie légitime, et s'ils conspiraient contre des papes et contre des rois, c'est qu'ils les considéraient personnellement comme des apostats du devoir et des fauteurs suprêmes de l'anarchie.
Qu'est-ce, en effet, qu'un despote soit spirituel, soit temporel, sinon un anarchiste couronné?
C'est par cette considération qu'on peut expliquer le protestantisme et même le radicalisme de certains grands adeptes plus catholiques que certains papes, et plus monarchiques que certains rois, de quelques adeptes excentriques, tels que Henri Khunrath et les vrais illuminés de son école.
Henri Khunrath est un personnage peu connu de ceux qui n'ont pas fait des sciences occultes une étude particulière; c'est pourtant un maître et un maître du premier ordre; c'est un prince souverain de la rose-croix, digne sous tous les rapports de ce titre scientifique et mystique. Ses pantacles sont splendides comme la lumière du Sohar, savants comme Trithême, exacts comme Pythagore, révélateurs du grand oeuvre comme le livre d'Abraham et de Nicolas Flamel.