C'est aux lois et non aux tribunaux du moyen âge qu'il faut s'en prendre de la rigueur de certaines sentences. Mais Gilles de Laval, dont nous ayons raconté les crimes et le supplice, fut-il injustement condamné, et devait-on l'absoudre parce qu'il était fou? Étaient-elles innocentes ces horribles folles qui composaient des philtres avec la moelle des petits enfants? La magie noire d'ailleurs était la folie générale de cette malheureuse époque: les juges, à force d'étudier les questions de sorcellerie finissaient quelquefois par se croire sorciers eux-mêmes. La sorcellerie, dans plusieurs localités, devenait épidémique, et les supplices semblaient multiplier les coupables.

On peut voir dans les démonographes, tels que Delancre, Delrio, Sprenger, Bodin, Torre-Blanca et les autres, les récits d'un grand nombre de procès dont les détails sont aussi fastidieux que révoltants. Les condamnés sont pour la plupart des hallucinés et des idiots, mais des idiots méchants et des hallucinés dangereux; les passions érotiques, la cupidité et la haine sont les causes principales de l'égarement de leur raison: ils étaient capables de tout. Sprenger dit que les sorcières s'entendaient avec les sages-femmes pour leur acheter des cadavres d'enfants nouveau-nés. Les sages-femmes tuaient ces innocents au moment même de leur naissance, en leur enfonçant de longues aiguilles dans le cerveau, on déclarait un enfant mort et on l'enterrait. La nuit venue, les stryges grattaient la terre et en arrachaient le cadavre, elles le faisaient bouillir dans une chaudière avec des herbes narcotiques et vénéneuses, puis distillaient, alambiquaient, mélangeaient cette gélatine humaine. Le liquide servait d'élixir de longue vie, le solide était broyé et incorporé aux graisses de chat noir mélangées de suie qui servaient aux frictions magiques. Le coeur se soulève de dégoût à la lecture de ces révélations abominables, et l'indignation fait taire la pitié; mais lorsqu'on en vient aux procédures, lorsqu'on voit la crédulité et la cruauté des juges, les fausses promesses de grâce qu'ils emploient pour obtenir des aveux, les tortures atroces, les visites obscènes, les précautions honteuses et ridicules, puis après tout cela, le bûcher en place publique, l'assistance dérisoire du clergé qui livre au bras séculier en demandant grâce pour ceux qu'il voue à la mort, on est forcé de conclure qu'au milieu de tout ce chaos, la religion seule reste sainte, mais que les hommes sont tous également des idiots ou des scélérats.

Ainsi en 1598, un prêtre limousin, nommé Pierre Aupetit, est brûlé vif pour des aveux ridicules qui lui ont été arrachés par la torture.

A Dôle, en 1599, on brûle une femme nommée Antide Collas, parce que sa conformation sexuelle avait quelque chose de phénoménal, qu'on crut ne pouvoir expliquer que par un commerce infâme avec Satan. La malheureuse, mise et remise à la torture, dépouillée, sondée, visitée en présence des médecins et des juges, écrasée de honte et de douleurs, avoua tout pour en finir.

Henri Boguet, juge de Saint-Claude, raconte lui-même qu'il fit torturer une femme comme sorcière, parce qu'il manquait quelque chose à la croix de son chapelet, signe certain de sorcellerie, au dire de ce féroce imbécile.

Un enfant de douze ans, stylé par les inquisiteurs, vient accuser son père de l'avoir mené au sabbat. Le père meurt en prison par suite de ses tortures, et l'on propose de faire brûler l'enfant. Boguet s'y oppose et se fait un mérite de cette clémence.

Une femme de trente-cinq ans, Rollande de Vernois, est oubliée dans un cachot si glacial qu'elle promet de s'avouer coupable de magie, si on veut la laisser s'approcher du feu. Dès qu'elle sent la chaleur, elle tombe dans des convulsions affreuses, elle a la fièvre et le délire; en cet état on la met à la torture, elle dit tout ce qu'on lui fait dire, elle est traînée mourante au bûcher. Un orage éclate, la pluie éteint le feu, Boguet se félicite alors de la sentence qu'il a rendue, puisque évidemment cette femme que le ciel semblait défendre, devait être protégée par le diable. Le même Boguet a fait encore brûler deux hommes, Pierre Gaudillon et le gros Pierre, pour avoir couru la nuit, l'un en forme de lièvre, l'autre en forme de loup.

Mais le procès qui fit le plus de bruit au commencement du XVIIe siècle, fut celui de messire Louis Gaufridi, curé de la paroisse des Accoules à Marseille. Le scandale de cette affaire donna un funeste exemple qui ne fut que trop tôt suivi. Un prêtre accusé par des prêtres! un curé traîné devant les tribunaux par ses confrères! Constantin avait dit que s'il voyait un prêtre déshonorer son caractère par un péché honteux, il le couvrirait de sa pourpre, c'était une belle et royale parole. Le sacerdoce, en effet, doit être impeccable, comme la justice est infaillible devant la morale publique.

En décembre 1610, une jeune fille de Marseille nommée Magdelaine de la Palud, étant allée en pèlerinage à la Sainte-Baume, en Provence, y fut prise d'extase et de convulsions. Une autre dévote nommée Louise Capeau fut bientôt atteinte du même mal. Des dominicains et des capucins crurent à la présence du démon, et firent des exorcismes. Magdelaine de la Palud et sa compagne donnèrent alors le spectacle qui se renouvela si souvent un siècle plus tard lors de l'épidémie des convulsions. Elles criaient, se tordaient et demandaient à être battues et foulées aux pieds, un jour six hommes marchèrent en même temps sur la poitrine de Magdelaine qui n'en ressentit aucune douleur; en cet état elle s'accusait des plus étranges déréglements; elle s'était livrée au diable corps et âme, disait-elle; elle avait été fiancée au démon par un prêtre nommé Gaufridi. Au lieu d'enfermer cette folle, on l'écouta, et les pères exorcistes dépêchèrent à Marseille trois capucins pour informer secrètement les supérieurs ecclésiastiques de ce qui se passait à la Sainte-Baume, et amener, s'il était possible, sans violence et sans scandale le curé Gaufridi pour le confronter avec les prétendus démons.

Cependant on commençait à écrire les inspirations infernales des deux hystériques, c'étaient des discours d'une dévotion ignorante et fanatique, présentant la religion telle que la comprenaient les exorcistes eux-mêmes. Les possédées semblaient raconter les rêves de ceux qui les interrogeaient: c'était exactement le phénomène des tables parlantes et des médiums de notre temps. Les diables se donnaient des noms aussi incongrus que ceux des esprits américains; ils déclamaient contre l'imprimerie et contre les livres, faisaient des sermons dignes des capucins les plus fervents et les plus ignares. En présence de ces démons faits à leur image et à leur ressemblance, les pères ne doutèrent plus de la vérité de la possession et de la véracité des esprits infernaux. Les fantômes de leur imagination malade prenaient un corps et leur apparaissaient vivants dans ces deux femmes dont les confessions obscènes surexcitaient leur curiosité et leur indignation pleines de secrètes convoitises, ils devinrent furieux et il leur fallut une victime: telles étaient leurs dispositions lorsqu'on leur amena enfin le malheureux Louis Gaufridi.