Pendant ce temps, la secte qui s'était ralliée à la soeur André, dont un sieur Ducy écrivait les révélations, continuait ses visions et ses miracles. Leur idée fixe était la conservation de la légitimité par le règne futur de Louis XVII: plusieurs fois ils sauvèrent en rêve le pauvre petit orphelin du Temple, et crurent réellement l'avoir sauvé; d'anciennes prophéties promettaient le trône des lys à un jeune homme autrefois captif. Sainte Brigitte, sainte Hildegarde, Bernard Tollard, Lichtemberger, annonçaient tous une restauration miraculeuse après de grands désastres. Les néo-joannites furent les interprètes et les continuateurs de ces prédictions, jamais les Louis XVII ne leur manquèrent, et ils en eurent successivement sept ou huit, tous parfaitement authentiques et non moins parfaitement conservés; c'est aux influences de cette secte que nous avons dû depuis les révélations du paysan Martin (de Gallardon) et les prodiges de Vintras.
Dans ce cercle magnétique comme dans les assemblées de quakers ou des trembleurs de la Grande-Bretagne, l'enthousiasme était contagieux et se transmettait de frère en frère. Après la mort de la soeur André, la seconde vue et la faculté de prophétiser furent le partage d'un nommé Legros, qui était à Charenton lorsque Martin y fut mis provisoirement. Il reconnut un frère dans le paysan beauceron, qu'il n'avait jamais vu. Tous ces sectaires, à force de vouloir Louis XVII, le créaient en quelque sorte, c'est-à-dire qu'ils évoquaient de telles hallucinations, que des médiums se faisaient à l'image et à la ressemblance du type magnétique, et se croyant réellement l'enfant royal échappé du Temple, ils attiraient à eux tous les reflets de cette douce et frêle victime, et se souvenaient de circonstances connues seulement de la famille de Louis XVI. Ce phénomène, quelque incroyable qu'il paraisse, n'est ni impossible, ni inouï. Paracelse assure que si, par un effort extraordinaire de volonté, on pouvait se figurer qu'on est une personne autre que soi-même, on saurait aussitôt la plus secrète pensée de cette autre personne et on attirerait à soi ses plus intimes souvenirs. Souvent après un entretien qui nous a mis en rapport d'imagination avec notre interlocuteur, nous rêvons en dormant des réminiscences inédites de sa vie. Parmi les faux Louis XVII, il faut donc en reconnaître quelques-uns qui n'étaient pas des imposteurs, mais des hallucinés, et parmi ces derniers, il faut distinguer un Genevois, nommé Naundorff, visionnaire comme Swedenborg, et d'une conviction si contagieuse que d'anciens serviteurs de la famille royale l'ont reconnu et se sont jetés à ses pieds en pleurant: il portait sur lui les signes particuliers et les cicatrices de Louis XVII; il racontait son enfance avec une vérité saisissante, entrait dans ces détails insignifiants, qui sont décisifs pour les souvenirs intimes. Ses traits mêmes étaient ceux qu'aurait eus l'orphelin de Louis XVI, s'il avait vécu. Une seule chose enfin lui manquait pour être vraiment Louis XVII, c'était de n'être pas Naundorff.
La puissance contagieuse du magnétisme de cet halluciné était telle, que sa mort ne détrompa aucun des croyants à son règne futur. Nous en avons vu un des plus convaincus, auquel nous objections timidement, lorsqu'il parlait de la Restauration prochaine de ce qu'il appelait la vraie légitimité, que son Louis XVII était mort.--Est-il donc plus difficile à Dieu de le ressusciter qu'il n'a été à nos pères de le sauver du Temple! nous répondit-il avec un sourire si triomphant qu'il était presque dédaigneux. A cela nous n'avions rien à répliquer, et force nous fut de nous incliner devant une pareille conviction.
CHAPITRE VI.
LES ILLUMINÉS D'ALLEMAGNE.
SOMMAIRE.--Lavater et Gabildone.--Stabs et Napoléon.--Carl Sand et Kotzebue.--Les Mopses.--Le drame magique de Faust.
L'Allemagne est la terre natale du mysticisme métaphysique et des fantômes; fantôme elle-même de l'ancien empire romain, elle semble toujours évoquer la grande ombre d'Hermann, en lui consacrant le simulacre des aigles captives de Varus. Le patriotisme des jeunes Allemands est toujours celui des anciens Germains: ils ne rêvent pas l'invasion des contrées riantes de l'Italie, ils ne l'acceptent tout au plus que comme une revanche, mais ils mourraient mille fois pour la défense de leurs foyers: ils aiment leurs vieux châteaux et leurs vieilles légendes des bords du Rhin; ils lisent patiemment les traités les plus obscurs de leur philosophie, et voient dans les brumes de leur ciel et dans la fumée de leur pipe mille choses indicibles qui les initient aux merveilles de l'autre monde.
Bien avant qu'on ne parlât en Amérique et en France de médiums et d'évocations, il y avait en Prusse des illuminés et des voyants qui tenaient des conférences réglées avec les morts. Un grand seigneur avait fait bâtir à Berlin une maison destinée aux évocations: le roi Frédéric-Guillaume était fort curieux de tous ces mystères et s'enfermait souvent dans cette maison avec un adepte nommé Steinert; les impressions qu'il y recevait produisaient en lui des sensations si vives, qu'il tombait en défaillance et ne revenait à lui que lorsqu'on lui donnait quelques gouttes d'un élixir magique analogue, à celui de Cagliostro. On trouve dans une correspondance secrète sur les premiers temps du règne de ce prince, citée par le marquis de Luchet dans sa Diatribe contre les illuminés, une description de la chambre obscure où se faisaient les évocations: elle était carrée, séparée en deux par un voile transparent devant lequel était placé le fourneau magique ou l'autel des parfums; derrière le voile était un piédestal sur lequel se montrait l'esprit. Eckartshausen, dans son livre allemand sur la magie, décrit tout l'appareil de cette fantasmagorie. C'est un système de machine et de procédés pour aider l'imagination à se créer les fantômes qu'elle désire, et pour jeter les consultants dans une sorte de somnambulisme éveillé, assez semblable à la surexcitation nerveuse produite par l'opium ou le haschich. Ceux qui se contenteront des explications données par l'auteur que nous venons de citer ne verront dans les apparitions que des effets de lanterne magique; il y a autre chose certainement, et la lanterne magique n'est dans cette affaire qu'un instrument utile, mais non absolument nécessaire à la production du phénomène. On ne fait pas sortir des reflets d'un verre de couleur des visages autrefois connus et qu'on évoque par la pensée; on ne fait pas parler les images peintes d'une lanterne, et elles ne viennent pas répondre aux questions de la conscience. Le roi de Prusse, à qui appartenait la maison, savait à merveille comment elle était machinée, et n'était pas dupe d'une jonglerie, comme le prétend l'auteur de la correspondance secrète. Les moyens naturels préparaient et n'accomplissaient pas le prodige; il se passait là réellement des choses à étonner le plus sceptique et à troubler le plus hardi. Schroepffer, d'ailleurs, n'employait ni la lanterne magique ni le voile, mais il faisait boire à ses visiteurs un punch préparé par lui: les figures qu'il faisait apparaître étaient comme celles du médium américain Home, à demi corporelles, et produisaient une sensation étrange à ceux qui essayaient de les toucher. C'était quelque chose d'analogue à une commotion électrique qui faisait frissonner l'épiderme, et l'on n'éprouvait rien si, avant de toucher à la vision, on avait eu soin de se mouiller les mains. Schroepffer était de bonne foi, comme l'est aussi l'américain Home; il croyait à la réalité des esprits qu'il évoquait et se tua lorsqu'il vint à en douter.
Lavaler, qui mourut aussi de mort violente, était entièrement adonné à l'évocation des esprits, il en avait deux à ses ordres; il faisait partie d'un cercle où l'on se mettait en extase au moyen de l'harmonica, on faisait alors la chaîne, et une espèce d'idiot servait d'interprète à l'esprit en écrivant sous son impulsion. Cet esprit se donnait pour un kabbaliste juif mort avant la naissance de Jésus-Christ et fit écrire au médium des choses tout à fait dignes des somnambules de Cahagnet [22], comme, par exemple, cette révélation sur les peines de l'autre vie où l'esprit assure que l'âme de l'empereur François est condamnée dans l'autre monde à faire le compte et l'état exact de toutes les coquilles d'escargots qui peuvent exister ou avoir existé dans tout l'univers. Il révéla aussi que les vrais noms des trois mages n'étaient point, comme le disait la tradition des légendaires, Gaspar, Melchior et Balthasar, mais bien Vrasapharmion, Melchisedech et Baleathrasaron; on croit lire des noms écrits par nos modernes tables tournantes. L'esprit déclara en outre qu'il était lui même en pénitence pour avoir levé le glaive magique contre son père, et qu'il était disposé à faire cadeau à ses amis de son portrait. Sur sa demande, on plaça derrière un écran, du papier, des couleurs toutes préparées et des pinceaux; on vit alors se dessiner sur l'écran la silhouette d'une petite main, et on entendit un petit frottement sur le papier; quand le bruit cessa, tout le monde accourut, et l'on trouva un portrait grossièrement peint, représentant un vieux rabbin vêtu de noir avec une fraise blanche tombant sur les épaules et une calotte noire sur le sommet de la tête, costume un peu hétéroclite pour un personnage antérieur à Jésus-Christ; la peinture, d'ailleurs, était tachée et incorrecte, et ressemblait beaucoup à l'oeuvre de quelque enfant qui se serait amusé à faire un coloriage les yeux fermés.