Note 22:[ (retour) ] M. Cahagnet est auteur des ouvrages suivants: Arcanes de la vie future, 1848-1854, 3 vol. gr. in-12; Lumière des morts, 1851, 1 vol. in-12; Magie magnétique, 2e édition, 1858,1 vol. in-12; Sanctuaire du spiritualisme, 1850,1 vol in-12; Révélations d'outre-tombe, 1856, 1 vol. in-12, etc.

Les instructions écrites par la main du médium sous l'impulsion de Gablidone sont d'une obscurité qui l'emporte sur celle de tous les métaphysiciens allemands.

--Il ne faut pas donner, dit-il, le nom de majesté à la légère; majesté vient de mage, parce que les mages, étant pontifes et rois, étaient les majestés premières. Pécher mortellement, c'est offenser Dieu dans sa majesté, c'est-à-dire le blesser comme père en jetant la mort dans les sources de la vie. La source du Père est lumière et vie, la source du Fils est sang et eau, la lumière du Saint-Esprit est feu et or. On pèche contre le Père par le mensonge, contre le Fils par la haine, et contre le Saint-Esprit par la débauche qui est oeuvre de mort et de destruction. Le bon Lavater recevait ces communications comme des oracles, et lorsqu'il demandait à l'esprit quelques éclaircissements nouveaux: «Le grand initiateur viendra, répondait Gablidone, il naîtra avec le siècle prochain: alors la religion des patriarches sera connue sur notre globe. Il expliquera au monde le trigramme d'Agion, Hélion, Tetragrammaton et le Seigneur dont le corps est ceint d'un triangle apparaîtra sur la quatrième marche de l'autel; l'angle suprême sera rouge et la devise mystérieuse du triangle sera: Venite ad patres osphal.--Que veut dire le mot osphal? demanda un des assistants à l'esprit. Le médium écrivit ces trois mots: Alphos, M: Aphon, Eliphismatis, sans donner d'autres explications; quelques interprètes en conclurent que le mage promis au XIXe siècle se nommerait Maphon fils d'Éliphisma: c'était une explication peut-être un peu risquée.

Rien n'est plus dangereux que le mysticisme, parce qu'il produit la folie qui déjoue toutes les combinaisons de la sagesse humaine. Ce sont toujours des fous qui bouleversent le monde, et ce que les grands politiques ne prévoient jamais, ce sont les coups de tête et les coups de main des insensés. L'architecte du temple de Diane à Éphèse, en se promettant une gloire éternelle, avait compté sans Érostrate.

Les girondins n'avaient pas prévu Marat. Que fallait-il pour changer l'équilibre du monde? dit Pascal à propos de Cromwell: un grain de sable formé par hasard dans les entrailles d'un homme. Que de grandes choses s'accomplissent par des causes qui ne sont rien! Quand le temple de la civilisation s'écroule, c'est toujours un aveugle comme Samson, qui en a secoué les colonnes. Un misérable de la lie du peuple a des insomnies et se croit appelé à délivrer le monde de l'Antéchrist. Cet homme poignarde Henri IV, et apprend à la France consternée le nom de Ravaillac. Les thaumaturges allemands voient dans Napoléon l'Apollyon de l'Apocalypse, et il se trouve un enfant, un jeune homme illuminé, nommé Stabs, pour tuer cet Atlas militaire qui, en ce moment, portait sur ses épaules le monde arraché au chaos de l'anarchie; mais cette influence magnétique que l'empereur appelait son étoile, était plus puissante alors que le mouvement fanatique des cercles allemands: Stabs ne put ou n'osa frapper. Napoléon voulut l'interroger lui-même, et admira sa résolution et son audace; toutefois, comme il se connaissait en grandeur, il ne voulut pas amoindrir le nouveau Scevola en lui faisant grâce, il l'estima assez pour le prendre au sérieux et pour le laisser fusiller.

Carl Sand qui tua Kotzebue, était aussi un malheureux enfant perdu de mysticisme, égaré par les sociétés secrètes où l'on jurait la vengeance sur des poignards. Kotzebue méritait peut-être des soufflets, le couteau de Sand le réhabilita et en fit un martyr: il est beau, en effet, de mourir l'ennemi et la victime de ceux qui se vengent par le guet-apens et par l'assassinat! Les sociétés secrètes de l'Allemagne avaient des cérémonies et des rites qui se rapportaient plus ou moins à ceux de l'ancienne magie; dans la société des mopses, par exemple, on renouvelait avec des formes adoucies et presque plaisantes la célébration des mystères du sabbat et de la réception secrète des templiers. Le bouc baphométique était remplacé par un chien, c'était Hermanubis au lieu de Pau; la science à la place de la nature, substitution équivalente, puisqu'on ne connaît la nature que par la science. Les deux sexes étaient admis chez les mopses comme au sabbat; la réception était accompagnée d'aboiements et de grimaces, et, comme chez les templiers, on proposait au récipiendaire de baiser à son choix le derrière du diable, celui du grand maître ou celui du mopse; le mopse était, comme nous venons de le dire, une petite figure de carton recouverte de soie, représentant un chien, nommé mops en allemand. On devait en effet, avant d'être reçu, baiser le derrière du mopse, comme on baisait celui du bouc Mendès, dans les initiations du sabbat. Les mopses ne s'engageaient pas les uns aux autres par des serments, ils donnaient simplement leur parole d'honneur, ce qui est le serment le plus sacré des honnêtes gens; leurs réunions se passaient comme celles du sabbat, en danses et en festins, seulement, les dames restaient vêtues, ne pendaient pas de chats vivants à leurs ceintures et ne mangeaient pas de petits enfants: c'était un sabbat civilisé.

Le sabbat eut en Allemagne son grand poëte et la magie son épopée: cette épopée, c'est le drame gigantesque de Faust, cette Babel achevée du génie humain. Goethe était initié à tous les mystères de la magie philosophique, il avait même pratiqué dans sa jeunesse la magie cérémonielle, et le résultat de ces tentatives audacieuses avait été pour lui d'abord un profond dégoût de la vie et une violente envie de mourir. Il accomplit en effet son suicide, non pas dans un acte, mais dans un livre: il fit le roman de Verther, ce fatal ouvrage qui prêche la mort et qui a fait tant de prosélytes; puis, victorieux enfin du découragement et du dégoût, arrivé aux régions sereines de la vérité et de la paix, il écrivit Faust. Faust est le magnifique commentaire d'une des plus belles pages de l'Évangile, la parabole de l'enfant prodigue. C'est l'initiation au péché par la science insoumise, à la douleur par le péché; à l'expiation et à la science harmonieuse par la douleur. Le génie humain, représenté par Faust, prend pour valet l'esprit du mal, qui aspire à devenir son maître, il épuise vite tout ce que l'imagination met de joie dans les amours illégitimes, il traverse les orgies de la folie, puis, attiré par le charme de la souveraine beauté, il se relève du fond de ses désenchantements pour monter sur les hauteurs de l'abstraction et de l'idéal impérissable, là, Méphistophélès n'est plus à l'aise, le rieur implacable devient triste, Voltaire fait place à Chateaubriand; à mesure que la lumière se fait, l'ange des ténèbres se tord sur lui-même et se tourmente, les anges l'enchaînent, il les admire malgré lui, il aime, il pleure, il est vaincu.

Dans la première partie du drame, nous avions vu Faust séparé violemment de Marguerite, et des voix du ciel avaient crié: Elle est sauvée, pendant qu'on la menait au supplice; mais Faust peut-il être perdu, puisqu'il est toujours aimé de Marguerite, son coeur n'est-il pas déjà fiancé au ciel! Le grand oeuvre de la rédemption par la solidarité s'accomplit. La victime serait-elle jamais consolée de ses tortures, si elle ne convertissait son bourreau? Le pardon n'est-il pas la vengeance des enfants du ciel? L'amour qui était arrivé au ciel le premier, attire à lui la science par sympathie; le christianisme se révèle dans son admirable synthèse. La nouvelle Ève a lavé avec le sang d'Abel la tache du front de Caïn, et elle pleure de joie sur ses deux enfants qui se tiennent embrassés.

L'enfer, désormais inutile, est fermé pour cause d'agrandissement du ciel. Le problème du mal a reçu sa dernière solution et le bien seul nécessaire et triomphant va régner dans l'éternité.

Tel est le beau rêve du plus grand de tous les poëtes, mais malheureusement ici le philosophe oublie toutes les lois de l'équilibre, il veut absorber la lumière dans une splendeur sans ombre et le mouvement dans un repos absolu qui serait la cessation de la vie. Tant qu'il y aura une lumière visible, il y aura une ombre proportionnelle à cette lumière. Le repos ne sera jamais le bonheur, s'il n'est équilibré par un mouvement analogue et contraire; tant qu'il y aura une bénédiction libre, le blasphème sera possible; tant qu'il y aura un ciel, il y aura un enfer. C'est la loi immuable de la nature, c'est la volonté éternelle de la justice qui est Dieu!