CHAPITRE II.
DES HALLUCINATIONS.
SOMMAIRE.--Encore la secte des sauveurs de Louis XVII.--Singulières hallucinations d'un ouvrier cartonnier nommé Eugène Vintras.--Ses prophéties et ses prétendus miracles.--Accusations portées contre lui par des sectaires dissidents.--Les moeurs des faux gnostiques.--Les hallucinations contagieuses.
On trouve toujours au fond du fanatisme de toutes les sectes un principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où ils auraient les premières places. Plus les espérances sont folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des magiciens sans le savoir.
La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport, à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette dernière histoire est curieuse à cause de ses suites phénoménales, et nous allons la raconter.
En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince, c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions mystiques capables de faire impression sur une tête faible et firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se nommait Eugène Vintras, avec les circonstances que lui-même va nous raconter:
«Le 6 août 1839.
»A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.
»Il me répondit bien tranquillement: Ne vous fâchez pas, Pierre-Michel (noms dont jamais personne ne se sert pour me nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).
»Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation; mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué; partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela, mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le dos d'un air peiné.