L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!»
Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un nouvel homme...»
Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.
Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens, moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs, qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est devenu réellement et en vérité la bête de l'Apocalypse. Voici ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos précédentes publications.
Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?
Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: Réforme de la philosophie, Wronski [23] rappelle à l'univers entier qui ne s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du style de ce négociant en absolu.
Note 23:[ (retour) ] Wronski, Réforme de la philosophie, p. 512.
«Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont menace l'Apocalypse, de ce monstre de la création, qui porte au front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»
Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.
L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être digne ni de comprendre ni de posséder.