Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice; que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?
La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.
Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à la raison des autres.
Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.
A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les intuitions lucides.
Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels ils s'exposent.
Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes. Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser, il y va de la raison et de la vie.
Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs, s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations profondes.
Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle, il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus, et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement. Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de n'être point né.
Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami! Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas; c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant, puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un miracle comme gage d'une mission nouvelle...»