C'est à de pareilles absurdités que devait conduire la négation de l'équilibre, et il y a au fond de toutes ces folies plus de logique qu'on ne pense. La même raison qui nécessite la douleur dans l'humanité, rend indispensable l'amertume des eaux de la mer; supposez bonne l'expansion intégrale des instincts, et vous ne pourrez plus admettre l'existence des animaux féroces; donnez à l'homme pour toute moralité l'aptitude à satisfaire ses appétits, il aura toujours quelque chose à envier aux orangs-outangs et aux singes. Nier l'enfer, c'est nier le ciel, puisque, suivant la plus haute interprétation du dogme unique d'Hermès, l'enfer est la raison équilibrante du ciel, parce que l'harmonie résulte de l'analogie des contraires. Quod superius, sicut quod inferius, la supériorité existe en raison de l'infériorité; c'est la profondeur qui déterminé la hauteur, et si vous comblez les vallées vous ferez disparaître les montagnes; de même, si vous effacez les ombres, vous anéantirez la lumière qui n'est visible que par le contraste gradué de l'ombre et du jour, et vous produirez l'obscurité universelle par un immense éblouissement; les couleurs même n'existent dans la lumière que par la présence de l'ombre, c'est la triple alliance du jour et de la nuit, c'est l'image lumineuse du dogme, c'est la lumière faite ombre, comme le Sauveur est le Verbe fait homme, et tout cela repose sur la même loi, la loi première de la création, la loi unique et absolue de la nature, celle de la distinction et de la pondération harmonieuse des forces contraires dans l'équilibre universel.
Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique. Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.
«Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la justice suprême.
--Je veux posséder et jouir sans travailler!
--Alors tu voleras et tu souffriras.
--Je me révolterai!
--Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.
--Je me révolterai toujours!
--Alors tu souffriras éternellement.»