«Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!

»Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a vomi de sa bouche doit être maudit de vous:

»Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui m'appelaient leur frère!

»La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.

»Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!» Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie, celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire gracieux, entends sa douce voix.»

»Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée, elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu qu'habitent les démons!»

»Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel! j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'Ave Maria; je ne sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.

»Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances, mais qu'il les cache à ses ennemis.»

Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou; dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à redouter, c'est la folie.