Le grand initiateur de la Grèce et son premier civilisateur en fut aussi le premier poète; car en admettant même qu'Orphée ne fût qu'un personnage mystique ou fabuleux, il faudrait croire à l'existence de Musée et lui attribuer les vers qui portent le nom de son maître. Peu nous importe d'ailleurs qu'un des Argonautes se soit ou non appelé Orphée, le personnage poétique a plus fait que de vivre; il vit toujours, il est immortel! La fable d'Orphée est tout un dogme, c'est une révélation des destinées sacerdotales, c'est une idéal nouveau issu du culte de la beauté. C'est déjà la régénération et la rédemption de l'amour. Orphée descend aux enfers chercher Eurydice, et il faut qu'il la ramène sans la regarder. Ainsi l'homme pur doit se créer une compagne, il doit l'élever à lui en se dévouant à elle, et en ne la convoitant pas. C'est en renonçant à l'objet de la passion qu'on mérite de posséder celui du véritable amour. Ici déjà on pressent les rêves si chastes de la chevalerie chrétienne. Pour arracher son Eurydice à l'enfer, il ne faut point la regarder!... Mais l'hiérophante est encore un homme, il faiblit, il doute, il regarde.

Ah miseram Eurydicen!...

Elle est perdue! la faute est faite, l'expiation commence; Orphée est veuf, il reste chaste. Il est veuf sans avoir eu le temps de connaître Eurydice, veuf d'une vierge il restera vierge, car le poëte n'a pas deux coeurs, et les enfants de la race des dieux aiment pour toujours. Aspirations éternelles, soupirs vers un idéal qu'on retrouvera au delà du tombeau, veuvage consacré à la muse sacrée. Quelle révélation avancée des inspirations à venir! Orphée portant au coeur une blessure que la mort seule pourra guérir, se fait médecin des âmes et des corps; il meurt, enfin, victime de sa chasteté; il meurt de la mort des initiateurs et des prophètes; il meurt après avoir proclamé l'unité de Dieu et l'unité de l'amour, et tel fut plus tard le fond des mystères dans l'initiation Orphique.

Après s'être montré si fort au-dessus de son époque, Orphée devait laisser la réputation d'un sorcier et d'un enchanteur. On lui attribue, comme à Salomon, la connaissance des simples et des minéraux, la science de la médecine céleste et de la pierre philosophale. Il savait tout cela, sans doute, puisqu'il personnifie dans sa légende l'initiation primitive, la chute et la réparation; c'est-à-dire les trois parties du grand oeuvre de l'humanité: voici en quels termes, suivant Ballanche, on peut résumer l'initiation orphique:

«L'homme, après avoir subi l'influence des éléments, doit faire subir aux éléments sa propre influence.

La création est l'acte d'un magisme divin continu et éternel.

Pour l'homme être réellement c'est se connaître.

La responsabilité est une conquête de l'homme, la peine même du péché est un nouveau moyen de conquêtes.

Toute vie repose sur la mort.

La palingénésie est la loi réparatrice.