—J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs, je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui, elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche. Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi! vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»

Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh! c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A briser.

Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle, que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.

Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.

Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre. Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la quitter jamais.

—Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.

—On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec admiration, avec respect… et puis je l'ai quittée pour continuer mes recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le plaisir.

A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies; j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent, le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature. Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné de larmes.

—C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on devient fou.

—Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier de la danse des loups.