Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à chanter le patron du jour:
Du bon saint Jean voici la fête,
Berger, prends garde à ton troupeau.
Mets des guirlandes sur la tête
Du plus joli petit agneau.
Mets des rubans à ta houlette,
Voici le plus beau jour de l'an!
Donnons-nous-en! (bis.)
Du bon saint Jean voici la fête,
Dansons en l'honneur de saint Jean.
Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:
Voici la saison des cerises,
On en fait de petits bouquets;
Puis bientôt elles seront mises
En jolis paniers bien coquets.
Oh! les charmantes friandises!
Bijoux des plus grands jours de l'an!
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A leurs lèvres presque pareilles
Nos fillettes et nos garçons
Les suspendent à leurs oreilles,
Les mêlent à leurs cheveux blonds;
Elles tombent dans leurs chemise
Lorsqu'ils s'agitent en dansant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A ton moineau, gentille Annette,
N'en offre pas entre tes dents;
Car ta lèvre, autre cerisette,
Recevrait des baisers mordants.
Que vos épingles soient bien mises,
Vierges au double fruit charmant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
Aux oiseaux faisons la morale
Pour qu'ils n'osent pas tout manger.
Sur l'arbre on met le manteau sale
Et le chapeau d'un vieux berger.
Les mannequins sont des bêtises!
Siffle un vieux merle intelligent.
Donnons-nous-en! (bis/.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux. Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache, aussi joyeusement fêté.
—Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.
—Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais, ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.