«Plus sévère envers lui-même qu'un philosophe stoïcien, il n'avait pour toutes les créatures que débonnaireté et bienveillance sans égales; il appelait ses frères et ses soeurs non-seulement les boiteux, les ladres, les ribauds, les femmes pécheresses et les béguines, mais encore les animaux, les éléments, le soleil, la lune, les étoiles.—Oh! mon frère le loup, disait-il un jour les larmes aux yeux, comment es-tu assez cruel pour manger ma soeur la brebis?
«Un jour étant sorti de son couvent, il vit ou plutôt il entrevit derrière une feuillée deux jeunes gens qui s'embrassaient. Point ne chercha le bon saint s'ils étaient de sexes différents et si la malice du diable y pouvait trouver prise. Jamais il ne songeait à mal. Dieu soit béni, dit-il en continuant tout doucettement son chemin, je vois qu'il est encore de la charité sur la terre!
«Croyez-vous, bonnes gens, qu'il fût triste et rechigné en son maintien comme certaines bonnes âmes de céans, qui, au lieu des patenôtres de l'Évangile semblent babinotter toujours la patenôtre du singe et font continuellement la mine à la nature de ce qu'elle les a faits si laids et si sots? Oh! que nenni! Le bon saint François composait souvent de pieuses chansonnettes, les chantait volontiers et dansait même parfois au besoin, comme il fit en certaine ville d'Italie dont je veux vous conter l'histoire.
«Vous savez que les Italiens passent pour vindicatifs et rancuniers, toujours divisés par familles ennemies et par factions rivales: ainsi furent autrefois et sont encore Guelfes et Gibelins, c'est-à-dire ceux qui voudraient que le pape fût l'empereur et ceux au contraire qui veulent que l'empereur soit le pape. Gens faciles à accorder au fond, la chose n'étant que de bonnet blanc à blanc bonnet, n'était que l'on a beau vouloir que le soleil soit la lune et que la lune soit le soleil, toujours tant que le monde sera monde, la lune et le soleil seront et resteront le soleil et la lune.
«Donc en une ville d'Italie, le nom de la ville ne fait rien à l'histoire, tout le monde était en guerre: la moitié des habitants détestait l'autre moitié. Un jour fut pris pour en venir à une explication. Savez-vous comment? Avec pierres, bâtons, épées et autres arguments de cette force. Voilà les parties en présence, les uns d'un côté de la place, les autres de l'autre, se mesurant de l'oeil, chacun retroussant ses manches et préparant ses armes…. Voilà que tout à coup, dans l'espace laissé vide entre les deux bandes ennemies, arrive un moine, la guitare à la main, chantant et dansant. Ce moine c'était saint François. Tout le monde le regarde, on l'écoute, et voici ce qu'il leur chanta:
«Seigneur, je voudrais vous louer et vous bénir, mais je ne suis rien devant vous. Je suis pauvre, je suis chétif, je suis ignorant et je ne sais pas l'art de bien dire; j'aime cependant l'éloquence du ciel, j'admire la grandeur de votre ouvrage. Soyez loué par les grandes choses que vous avez faites, soyez honoré par tout ce qui est harmonieux et beau!
Soyez béni par mon frère le soleil, parce qu'il est rayonnant et splendide, mais aussi parce qu'il est doux et indulgent: il modère l'éclat de ses rayons pour ne pas brûler la pauvre petite herbe qui fleurit, il donne sa lumière aux méchants pour leur montrer la route du bien et les inviter au repentir; il regarde en pitié les frères qui se haïssent et leur distribue également sa lumière comme s'il déchirait en deux, pour le leur partager, son riche manteau de drap d'or.
Soyez béni, mon Dieu, par ma soeur la lune, parce qu'elle est vigilante et silencieuse comme une pieuse femme à son foyer, ne conseillant ni la guerre ni la haine, mais remettant dans la route le pèlerin attardé et réjouissant sur la mer le coeur du pauvre matelot!
Soyez béni, mon Dieu, par mon frère le feu, non parce qu'il brûle, mais parce qu'il réchauffe les mains des pauvres vieillards.
Soyez béni par ma soeur l'eau, qui lave les plaies du pauvre blessé, et qui semble pleurer en disant: Hélas! comment les hommes peuvent-ils navrer et déchirer leurs frères les hommes!