Soyez béni, Seigneur, par tout ce qui bon, par les mémoires qui oublient les injures, par les coeurs qui aiment et qui pardonnent, par les mains qui jettent le glaive et qui s'étendent pour s'unir, par les ennemis qui se souviennent qu'ils sont frères, que le sang du Sauveur a coulé pour eux tous, et qui rougissent de leurs fureurs et qui se rapprochent doucement les uns des autres, qui s'étonnent enfin de se regarder avec malveillance, qui étendent leurs bras les uns vers les autres, non plus pour se battre, mais pour s'embrasser…. O Dieu, soyez béni! soyez béni!»

«Saint François chantait ainsi, les traits illuminés, les lèvres souriantes, les yeux pleins de larmes. Peu à peu les deux partis s'étaient rapprochés et faisaient cercle en l'écoutant; quand il eut fini, toutes les épées étaient remises au fourreau et les ennemis s'embrassaient.

«O bonnes gens, que je vois si bien quand j'ai chaussé mes besicles, que n'avons-nous maintenant un saint François dont la guitare soit assez puissante pour toucher l'oreille dure des luthéristes, des calvinistes, des casuistes et des sorbonistes! Oh! Janotus de Bragmardo, toi qui es né pour être un homme et qui devrais apprendre de saint François que les baudets même sont tes frères, quel cantique nouveau te décidera et te fera humblement prier pour ton frère égaré Mélanchton? Se battre à propos d'Évangile n'est-ce pas folie furieuse, quand l'Évangile ne veut, n'enseigne et ne montre que charité!

«Disputeurs de religion vont ressembler à ces plaideurs de la fable, qui ayant trouvé une huître, la font gruger à Perrin Dandin et s'en partagent les écailles.

«Heureux et sages sont ceux-là qui font le bien sans disputer, ils ont trouvé la pie au nid.

«Vous autres, mes bons paroissiens, vous êtes tous catholiques et ne sentez en rien l'hérésie, ce dont je me réjouis du fond de mon coeur. Mais s'il y avait entre vous quelque levain de rancune, si toutes les familles ne sont pas d'accords, s'il existe des bouderies entre frères ou entre époux, je vous convie aujourd'hui, jour de Saint-François à vous réunir après vêpres sous les charmilles devant la porte du presbytère. Nous y trinquerons ensemble à l'union de tous les coeurs, et voici derrière moi mon ami Guilain qui, avec son violon et ses chansonnettes, nous donnera peut-être une bonne représentation du miracle de saint François.»

—Ainsi soit-il, murmura joyeusement l'assistance.

Puis Rabelais acheva gravement et convenablement la messe. Quand il se rendit à la sacristie pour déposer ses ornements, il y trouva monsieur et madame de Guise qui le complimentèrent sur son prone, ajoutant que monsieur Pierre de Ronsard avait beaucoup perdu de ne point l'entendre. Car le poëte vendômois sachant que c'était la fête du curé, n'était point venu ce jour-là à l'église de sa paroisse et s'en était allé dès le matin entendre la messe à Paris.

III

LE ROI DU RIGODON