Vous passez sur la terre,
Jouvencelle et garçon;
La fille avec un verre,
L'autre avec un flacon.
Trinquons donc, la rira dondaine,
Gai, gai, gai,
La rira dondé.
Trinquons donc la rira dondaine,
Et flon flon flon,
La rira dondon!
Au refrain, les verres se choquaient en cadence, les applaudissements, les rires montaient aux nues, bientôt la gaieté gagna de proche en proche, le violon chante comme un rossignol, et tout le monde danse; on déserte les tables, on renverse les brocs (ne craignez rien, ils étaient vides!), chacun prend sa chacune, les vieux même se regaillardissent et font sauter les grand'mères. Ce n'est plus une ronde, c'est un vertige, tout tourne, les arbres dansent, les étoiles font des pas étincelants et filent en traînant leur queue. La lune semble pirouetter comme une grosse toupie d'argent. Tous les chiens du village commencent par hurler, puis sautent par-dessus les cloisons et viennent se mêler à la fête. Les deux vieilles qui grondaient dans un coin se mettent à crier au sorcier et au loup, mais la ronde, qui s'éparpille et se reforme, les atteint, les enferme, les envahit. Frère Jean, qui dansait avec son broc faute de jouvencelle, rencontre une des mégères; et comme à la nuit, où tous les chats sont gris, en revanche tous les cheveux gris sont noirs, il la prend pour une jeune femme, passe l'anse du broc à son bras gauche, entraîne la vieille enlacée dans son bras droit, et saute comme un âne qui rue en secouant ses deux paniers. Maître Guillaume, l'ami de frère Jean, prend l'autre vénérable fée. Les méchantes commères se défendent d'abord ou font mine de se défendre, puis la danse les ranime, la poésie de la fête les saisit. Frère Jean et maître Guillaume en passant près d'une torche qui brûle accrochée à l'orchestre de Guilain, voient les monstres qu'ils font danser, et les lâchent en criant comme s'ils eussent vu tous les diables. Mais les vieilles sont lancées, elles ne s'arrêteront plus, elles se prennent l'une à l'autre avec frénésie, et dansent à jupons volants, à coiffes détachées, à cheveux gris flottants, à jambes rebindaines. On les remarque, on se les montre, on rit, on s'arrête, on fait cercle pour les voir. Des applaudissements unanimes les encouragent; le violon de Guilain fait bondir et sautiller des notes chevrotantes et nasillardes, les deux intrépides danseuses s'arrêtent enfin, et s'enfuient en montrant le poing et en jurant qu'elles se vengeront du ménétrier de malheur qui les a si fort ensorcelées.
IV
CHEZ MADAME DE GUISE
—Je ne saurais goûter, disait gravement Pierre de Ronsard, tous les propos de beuverie. Ils sentent leur vilain et leur rufian. J'aime mieux la face féminine et couronnée de pampre de Bacchus, que la panse du vieux Silène; mais à la mâle beauté du vainqueur de l'Inde, je préfère la radieuse figure du Patarean et les anneaux crêpelés de sa perruque d'or.
—Voilà Ronsard qui, pour assiéger le paradis de beuverie, va entasser des mots lourds comme des montagnes, dit en souriant Rabelais.
Ronsard lança au bon curé un regard formidable.
—Ils seront lourds peut-être, dit-il en relevant sa moustache, lorsqu'ils pèseront comme des marbres éternels sur la cendre des faiseurs de gaudrioles.
—-Alors on pourra écrire dessus: Ci-gît la gaudriole étouffée à jamais sous des poésies de marbre. La plaisanterie est froide, convenez-en, mais elle est de moins en moins légère.