Ces propos avaient lieu au château de Meudon, dans le salon de Mme la duchesse de Guise. Curieuse comme il convient à une fille d'Ève et indulgente comme on peut l'être à la campagne, elle avait voulu voir de près le fantastique ménétrier dont il était bruit partout aux environs. D'après une invitation expresse, Rabelais avait amené Guilain qui ne disait mot, et de toutes ses oreilles écoutait la discussion commencée entre le prince des poëtes et le philosophe des princes.

—Monsieur le curé, dit Mme de Guise, je vous demande grâce pour Ronsard. Ne le fâchez pas, car vous ne sauriez plus tirer de lui ensuite une seule parole de raison; lorsqu'il se fâche, il pindarise.

—Et lorsque Ronsard pindarise, Apollon se fâche, dit Rabelais.

—Monsieur Rabelais, lorsque je pindarise, je ne crois pas fâcher Apollon, mais à coup sûr je n'offense pas Dieu comme certains curés qui enivrent leurs paroissiens et leur font ensuite danser jusqu'à minuit la danse des loups avec le violon du diable.

—Oh! oh! Guilain, dit le curé, ceci est un paquet à ton adresse. Que vas-tu répondre au sire de Ronsard?

—Je lui répondrai, dit Guilain, qu'on peut être grandement poëte sans être grandement charitable; mais que c'est dommage, car la poésie, suivant moi, étant la musique des bons coeurs, il est triste de séparer ainsi la musique de la chanson.

—Je ne croyais pas, grommela Ronsard entre ses dents, qu'on vînt chez les duchesses pour être affronté par les manants. Puis s'étant levé, il salua profondément et sortit.

—Laissez-le aller, dit en riant la duchesse, je suis accoutumée à ses incartades. Je suis même assez contente qu'il soit parti; nous causerons plus à notre aise. Or ça, Guilain, nous sommes seuls et vous n'avez ici rien à craindre. Dites-moi franchement s'il est vrai que vous entendez quelque chose au grimoire, et que votre violon fait danser les loups?

—Bien mieux que cela, madame, il fait danser les mauvaises langues. Quant au grimoire, je n'en connais d'autre que le livre de la nature, et j'avoue que je le déchiffre un peu.

—Le livre de la nature est bon, reprit la duchesse, mais nos docteurs prétendent que celui des Évangiles est meilleur. Êtes-vous bon chrétien, Guilain? Je sais que vous allez à la messe et je vous y ai vu; mais allez-vous aussi à confesse?