L'ORIGINE DE MISÈRE[1]
OU L'ON VERRA CE QUE C'EST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON COMMENCEMENT, ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE
[Note 1: Ce petit conte digne du génie de Rabelais est tiré de la bibliothèque bleue.]
Dans un voyage que j'ai fait avec quelques amis autrefois en Italie, je me trouvai logé chez un bonhomme de curé qui aimait extrêmement à rapporter quelques historiettes. J'ai retenu celle-ci, qui m'a paru digne d'être mise au jour, et comme elle ne roule que sur la misère, dont il nous avait rompu la tête auparavant que de nous la raconter, je la rapporterai telle qu'il nous l'a donnée pour lors, ainsi que vous allez la lire.
Vous trouverez à redire, messieurs, commença notre bonhomme de curé, de ce que je ne vous entretiens que de Misère. Chacun, dit-il, a ses raisons, et vous ne sauriez pas les miennes si je ne vous les expliquais. Vous n'en êtes, sans doute, pas informés: ce mot Misère ne se dit pas pour rien, et peu de gens savent que ce nom est celui d'un des principaux habitants de ma paroisse, lequel assurément n'est pas riche, mais honnête homme, quoique ce ne soit que Misère chez lui. C'est dommage que ce cher paroissien y soit si peu aimé, lui qui est tant connu, dont l'âme est toute noble, qui est si généreux, si bon ami, si prêt à servir dans l'occasion, si affable, si courtois, enfin que vous dirai-je! lui qui n'a pas son pareil dans la vie, et qui n'en aura jamais.
Vous allez peut-être croire, nous dit-il, messieurs, que ce que je vais vous dire est un conte fait à plaisir, car quoiqu'on parle tant du pauvre Misère, on ne sait guère au juste son histoire: mais je vous proteste, foi d'honnête homme, que rien n'est plus sincère, ni plus véritable, et je doute même, dans tous le voyage que vous allez faire, que vous appreniez rien de plus sérieux.
Je vous dirai donc que deux particuliers nommés Pierre et Paul s'étant rencontrés dans ma paroisse, qui est passablement grande, et dont les habitants seraient assez heureux, si Misère n'y demeurait pas, en arrivant à l'entrée de ce lieu, du côté de Milan, environ sur les cinq heures du soir, étant tous deux trempés (comme on dit) jusqu'aux os:—Où logerons-nous, demanda Pierre à Paul?
—Ma foi, lui répondit-il, je ne connais pas le terrain, je n'ai jamais passé par ici.
—Il me semble, reprit Paul, que sur la droite voici une grande maison qui paraît appartenir à quelque riche bourgeois, nous pourrions lui faire la prière, si c'est sa volonté, de nous vouloir bien retirer pour cette nuit.
—J'y consens de tout mon coeur, dit Pierre; mais il me paraît, sauf votre meilleur avis, qu'il serait bon auparavant que d'entrer chez lui, de nous informer dans le voisinage, quelle sorte d'homme c'est que le maître de ce logis, s'il a du bien et est aisé; car on s'y trompe assez souvent, avec toutes les belles maisons qui paraissent à nos yeux, nous trouvons pour l'ordinaire que ceux qui semblent en être les maîtres les doivent, et n'ont pas quelquefois un liard dessus à y prendre; pour bien connaître un homme et juger pertinemment de ses biens et facultés, il faut le voir mort; mais si nous attendions après cela pour souper, nous pourrions bien dire notre Benedicite et nos Grâces dans le même moment.