En rentrant Rabelais, trouva au presbytère une lettre venue de Touraine. Elle était de Violette et lui annonçait que Jérôme, son mari, l'ancien cabaretier de la Lamproie, actuellement seigneur de la Devinière, était assez gravement malade et désirait ardemment revoir son cousin. Maître François lui seul, disait-il, pouvait le guérir. «Vous le connaissez, ajoutait Violette, en finissant, vous savez combien son imagination est prompte, ce qui a fait de lui pendant toute sa vie un homme facile à tous les entraînements. Il est capable de se laisser devenir très-malade, s'il croit ne pas pouvoir résister à la maladie, depuis que, par le mariage, il est devenu plutôt mon enfant que mon mari. Il a eu, malgré bien des bonnes volontés, à souffrir plus d'une fois de cette mobilité de caractère; je vous supplie donc, cher maître, de venir le rassurer, le consoler, le guérir. Mon fils, à qui nous parlons souvent de vous, aurait tant de joie à vous connaître. Je suis sûre qu'en venant seulement vous ferez entrer chez nous la santé et la prospérité; car si Jérôme avait toujours pu être conseillé par vous, nous serions tous certainement plus heureux à l'heure qu'il est.»

Votre cousine, VIOLETTE RABELAIS.

Tu vois, Guilain, dit le curé, que je ne te saurais accompagner à la cour, quand bien même ce serait mon désir, et qu'il me faut partir pour la Touraine. Je te laisse ici en compagnie de frère Jean, et je m'absente seulement pour quelques jours, car ma paroisse réclame mes soins. Te voilà engagé avec Mme de Guise, et je ne sais trop ce qui en adviendra. Je désire ardemment que ce ne soit rien de mal pour toi, mon pauvre Guilain; car je t'aime à la manière de nous autres prêtres qui, n'ayant jamais eu d'enfants, adoptons volontiers les amitiés de jeunes gens et les affections de paternelle sympathie. Je te vois tout troublé et tout ému de ce que tu crois être pour toi un honneur insigne et un commencement de grande fortune. Or, cela me fâche intérieurement plus que je ne te saurais dire, non que je trouve la chose étrange, ou que je t'en fasse reproche; mais parce que la petite et chétive grenouille de notre amour-propre est bien exposée à crever lorsqu'elle voudra se faire aussi grosse que le boeuf. Tu connais la fable d'Ésope?

—Je la connais, mon maître, et vous sais grés de vos louables intentions, dit Guilain un peu piqué, mais vous vous méprenez sur le motif de mes ambitions. Si je suis un Orphée rustique je veux devenir un Amphion urbain et bâtir peut-être, qui sait? une nouvelle Thèbes avec l'archet de mon violon. L'harmonie est reine du monde, elle doit commander aussi aux rois. Je veux, moi qu'on dit sorcier ensorceler de telle sorte le roi notre sire, qu'il fasse danser les grippeminaux, les chats fourrés et tous les autres mangeurs du menu populaire, en sorte que l'âge d'or revienne au monde en commençant par la France; que justice soit rendue à tous; qu'il y ait place pour tous au soleil et que la hideuse misère soit définitivement supprimée.

—Oh! oh! mon, fils et mon ami dit Rabelais, ce sera chose bonne à voir, car alors les petits enfants nouveau-nés gagneront eux-mêmes leur pain, ou celui de leur nourrice, ce qui est tout un, et ne saliront plus leurs langes. Tu supprimeras du même coup l'ignorance, la bêtise, le mauvais vouloir, la paresse, qui sont autant de sources de misère; car je ne suppose pas que tu veuilles faire travailler les honnêtes gens pour nourrir gratuitement les truands et les ribotteurs, leur travail d'ailleurs n'y suffirait pas; tu peupleras d'abord la terre de prud'hommes et de gens de bien, puis tu laisseras les choses aller d'elles-mêmes, et pas ne sera besoin je te le jure, que le roi de France veuille s'en mêler. La grande Thélème universelle se bâtira par enchantement, pendant que tu joueras de ton violon avec un flacon de vin frais auprès de toi, pour te rafraîchir de temps en temps…

—Vous avez l'air de vous moquer, mon maître, mais cette abbaye de Thélème, n'est-ce pas vous, qui l'avez inventée? N'en donniez-vous pas l'idée aux paysans de la Basmette, le soir même de mon mariage?

—Autant valait, dit maître François, leur faire ce conte-là qu'un autre. Quoi de plus amusant et de plus consolant pour les hommes du siècle de fer que les rêves de l'âge d'or?

—Ainsi, vous ne croyez pas qu'on puisse supprimer la misère?

—Guilain, mon ami, je vais te lire un vieux conte qui m'a tant réjoui quand je l'ai entendu, que je l'ai mis par écrit afin de ne pas l'oublier.

Rabelais, alors, prit dans la bibliothèque une liasse de papiers, les déploya et lut à Guilain ce qui suit: