—Eh bien! je veux que vous veniez à la cour. Le roi s'ennuie et se lasse un peu de ses poëtes. Je veux que vous fassiez sur lui l'épreuve de votre violon enchanté. Nous verrons si les loups dansent plus facilement que les rois.
—En vérité, je le crains, madame, et je n'ose croire que vous parliez sérieusement. Moi, paraître à la cour! mais songez donc, madame, que je suis un pauvre sauvage, mal élevé d'abord par des moines, puis un peu corrigé, mais non civilisé, à l'école de la nature. Il est vrai que j'ai beaucoup lu, mais la grâce et les manières du monde ne s'apprennent pas dans les livres, et je craindrais…
—Eh! qui vous demandera, interrompit la duchesse, les manières d'un gentilhomme? Vous serez présenté à la cour comme le ménétrier de Meudon. Je vous annoncerai au roi, et maître François Rabelais voudra peut-être bien vous y conduire.
—Oh! pour cela non, madame, se récria maître François. Guilain est mon ami, presque mon enfant, et s'il veut se noyer pour vous plaire, je ne saurais l'en empêcher; mais ce ne sera pas moi, s'il vous plaît, qui le jetterai à la rivière.
—Je suis entièrement aux ordres et à la discrétion de madame la duchesse, dit Guilain en s'inclinant.
—Eh bien! nous en reparlerons, et ce ne sera pas à monsieur le curé, mais à vous seul que je m'adresserai pour cela.
—Guilain, Guilain, disait Rabelais en revenant le soir au presbytère avec le ménétrier tout pensif, te voilà engagé dans un mauvais pas. La cour est pour les poëtes sans nom et sans fortune ce que le miroir tournoyant du chasseur est pour les pauvres petites alouettes. Puisses-tu ne pas laisser dans quelque filet caché les plus belles plumes de tes ailes?
Mais Guilain n'écoutait pas ou plutôt n'entendait pas son maître, et il répétait, à part lui, le coeur gros et la tête en travail: Je paraîtrai devant le roi.