Quand je lui dis: Mon père je m'accuse,
D'avoir douté contre mes intérêts.
Il me répond: C'est peut-être une excuse;
Mon pauvre enfant, le faisiez-vous exprès?
—Non; mais toujours j'ai gardé l'espérance,
La vierge, au ciel, fêtera mon retour.
—Aimez-la donc, et faites pénitence,
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Quand je lui dis: J'aime un peu la bouteille,
Il lève au ciel des yeux prêts à pleurer:
—N'abjurons pas le doux jus de la treille,
Buvons-en moins pour le mieux savourer!
Rappelons-nous qu'à la sainte abstinence,
De l'appétit nous devons le retour;
A petits coups, buvons par pénitence,
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
Si je lui dis: J'aime encore une femme,
Mais c'est un ange, un idéal rêvé,
Et cet amour est un culte de l'âme
Que feu Platon lui-même eût approuvé.
Il me répond: Pas tant de confiance,
L'esprit est prompt, mais la chair a son tour;
Dites trois fois, pour votre pénitence
La pénitence est encore de l'amour. (Bis)
—C'est étrange, dit la duchesse quand Guilain eut fini, cela ressemble aux idées de Clément Marot, mais ce n'est pas de son langage. Il y a là une muse inculte, et vraiment gauloise, qui promet beaucoup. Quant à votre dévotion, elle doit être catholique; car il me semble qu'elle effaroucherait bien fort la rigidité de messieurs les huguenots. Mais qu'en pense notre curé?
—Je pense, dit Rabelais, que Guilain est un assez mauvais pénitent, et qu'il exagère quelque peu ce que Ronsard, dans son langage à moitié latin, pourrait appeler la tolérance de son pasteur.
—Le mot me plaît, dit Mme de Guise, mais croyez-bien qu'il ne sera jamais inventé par Ronsard. Or, croyez-vous, maître Rabelais, vous, si indulgent et si bon, que votre tolérance puisse être exagérée?
—Oh! madame, dit Rabelais, parlons d'indulgence et nous nous entendrons. L'indulgence est catholique, elle est chrétienne, elle est divine, et c'est en quoi ce malheureux Luther a bien mal compris la vraie religion. Il a osé attaquer les indulgences! Il a cru que l'Église en abusait lorsqu'elle les donnait à pleines main. Mais l'indulgence ne transige pas avec le mal, elle le guérit, et si l'Église et une mère, peut-on lui reprocher trop d'indulgence? Quant à la tolérance, laissons en paix ce vilain mot, et si Ronsard ne l'invente pas, ce ne sera certes pas moi qui lui donnerai cours. Tolérer le mal c'est être indifférent pour le bien. Aussi réclamerai-je, madame, toute votre indulgence pour la mauvaise petite chansonnette de Guilain. Pour ce qu'il prétend, que la pénitence est encore de l'amour, cela s'entend un peu trop chez lui de l'amour profane, comme cela n'arrive que trop souvent chez les poëtes et les femmes. Mais pour les bons et fidèles chrétiens, sérieusement touchés de la grâce de Dieu, il ne faut pas dire que la pénitence est encore de l'amour, mais bien, qu'elle est un commencement de charité.
—Je l'entends ainsi, cher maître, dit humblement Guilain, et je partage de tous points votre doctrine sur l'indulgence et même sur les indulgences, car cette douce vertu qui pardonne doit se multiplier comme nos fautes. Vous parlez comme un sage théologien, et j'ai chanté comme un poëte un peu folâtre.
—Vous avez conquis votre pardon, dit Mme de Guise, et nous ne le dirons pas à M. Pierre de Ronsard. Or ça, Guilain, voulez-vous nous faire un plaisir en échange de notre indulgence?
—Si je le veux, madame! mais je vais vous prier à genoux de me donner ce contentement.