L'embarras se trouva très-grand pour se mettre à table, car il n'y en avait point; la bonne voisine en fut chercher une, enfin on mangea; et comme il n'est viande que d'appétit, les poissons furent trouvés admirablement bons; il n'y eut que le maître de la maison qui ne put pas en prendre sa part. Il n'avoit cependant pas soupé, quoiqu'il fût couché lorsque cette compagnie était arrivée chez lui; mais il lui était arrivé une petite aventure l'après-midi qui l'avait rendu de très-mauvaise humeur; aussi ne fit-il que conter ses peines, ses douleurs et ses afflictions durant tout le repas, à quoi les deux voyageurs furent fort sensibles, et n'oublièrent rien pour sa consolation.

L'accident qui lui était survenu n'était pas bien considérable; mais comme on dit, il n'est pas difficile de ruiner un pauvre homme. Dans sa cour, où l'on pouvait entrer facilement, n'y ayant qu'une haie à sauter, il avait un assez beau poirier, dont le fruit était excellent, et qui fournissait seul presque la moitié de la subsistance de ce bonhomme.

Un de ses voisins qui avait guetté le quart d'heure qu'il n'était pas à la maison, lui avait enlevé toutes ses plus belles poires, si bien que cela l'avait tellement chagriné par la grosse perte que cela lui causait, qu'après avoir juré contre le voleur, il s'était de dépit allé coucher sans souper. Sans cette aventure, il courait encore le même risque, puisque dans toute la journée il n'avait pas pu trouver un seul morceau de pain par toute la ville.

Il avait assurément raison d'avoir de l'inquiétude, il y en a bien d'autres qui se chagrineraient à moins. Paul en regardant Pierre:

—Voilà un homme, lui dit-il, qui me fait compassion; il a du mérite et l'âme bien placée, tout misérable qu'il est, il faut que nous prions le ciel pour lui.

—Hélas! monsieur, vous me ferez bien plaisir: pour moi, dit le bon Misère, il semble que mes prières ont bien peu de crédit, puisque quoique je les renouvelle souvent, je ne puis sortir du fâcheux état auquel vous me voyez réduit.

—Le Seigneur éprouve quelque fois les justes, lui dit Pierre, en l'interrompant; mais, mon ami, continua-t-il, si vous aviez quelque chose à demander à Dieu, de quoi s'agirait-il? Que souhaiteriez-vous?

—Ah! dit-il, monsieur, dans la colère où je me trouve contre les fripons qui ont volé mes poires, je ne demanderais rien autre chose au Seigneur, sinon: Que tous ceux qui monteraient sur mon poirier y restassent tant qu'il me plairait, et n'en pussent jamais descendre que par ma volonté.

—Voilà se borner à peu de chose, dit Pierre: mais enfin cela vous contentera donc?

—Oui, répondit le bonhomme, plus que tous les biens du monde.