—Quelle joie, poursuivit-il, serait-ce pour moi, de voir un coquin sur une branche demeurer là comme une souche en me demandant quartier! Quel plaisir! de voir comme sur un cheval de bois les misérables larrons!
—Ton souhait sera accompli, lui répondit Pierre et si le Seigneur fait souvent, comme il est vrai, quelque chose pour ses serviteurs, nous l'en prierons de notre mieux.
Durant toute la nuit, Pierre et Paul se mirent effectivement en prières; car pour parler de coucher, le pauvre Misère n'avait qu'une seule botte de paille qu'il voulut bien leur céder, mais qu'ils refusèrent absolument, ne voulant pas découcher leur hôte. Le jour étant venu, et après lui avoir donné toutes sortes de bénédictions ainsi qu'à la voisine, qui en avait usé si honnêtement avec eux, ils partirent de ce triste lieu, et dirent à Misère, qu'ils espéraient que sa demande serait octroyée; que dorénavant personne ne toucherait à ses poires qu'à bonnes enseignes, qu'il pouvait hardiment sortir; que si durant son absence quelqu'un était assez hardi que de monter sur l'arbre, il l'y trouverait lorsqu'il reviendrait à sa maison, et qu'il ne pourrait jamais descendre que de son consentement.
—Je le souhaite, dit Misère en riant. C'était peut-être la première fois de sa vie que cela lui arrivait; aussi croyait-il que Pierre ne lui avait parlé de la sorte que pour se moquer de lui et de la simplicité qu'il avait eue de faire un souhait aussi extravagant. Enfin les deux voyageurs étant partis, il en arriva tout autrement qu'il ne l'avait pensé, et il ne tarda pas à s'en apercevoir; car le même voleur qui avait enlevé ses plus belles poires, étant revenu le même jour dans le temps que l'autre était allé chercher une cruchée d'eau à la fontaine, fut surpris, en rentrant chez lui, de le voir perché sur son arbre, et qui faisait toutes sortes d'efforts pour s'en débarrasser.
—Ah! drôle, je vous tiens, commença à lui dire Misère d'un ton tout à fait joyeux. Ciel! dit-il en lui-même, quels gens sont venus loger chez moi cette nuit! Oh, pour le coup, continua-t-il en parlant toujours à son voleur, vous aurez tout le temps, notre ami, de cueillir mes poires; mais je vous proteste que vous les payerez bien cher, par le tourment que je vais vous faire souffrir. En premier lieu, je veux que toute la ville vous voie en cet état, et ensuite je ferai un bon feu sous mon poirier pour vous fumer comme un jambon de Mayence.
—Miséricorde! monsieur Misère, s'écria le dénicheur de poires, pardon pour cette fois, je n'y retournerai de ma vie, je vous le proteste.
—Je le crois bien, lui répondit l'autre, mais tandis que je te tiens il faut que je te fasse bien payer le tort que tu m'as fait.
—S'il ne s'agit que d'argent, répondit le voleur, demandez-moi ce qu'il vous plaira, je vous le donnerai.
—Non, lui dit Misère, point de quartier; j'ai bien besoin d'argent, mais je n'en veux point; je ne demande que la vengeance et te punir, puisque j'en suis le maître; je vais, dit-il en le quittant, toujours chercher du bois de tous côtés et ensuite tu apprendras de mes nouvelles; ne perds pas patience, Car tu as tout le temps de faire des réflexions sur ton aventure. Ah! ah! gaillard, continua-t-il, vous aimez les poires mures? on vous en gardera.
Misère s'en étant allé et laissé le pauvre diable sur son arbre, où il se donnait tous les mouvements du monde et faisait toutes sortes de contorsions pour en sortir sans y pouvoir parvenir, il se mit à lamenter, et cria si fort qu'on l'entendit d'une maison voisine. On vint au secours, croyant que dans cet endroit écarté ce pouvait être quelqu'un qu'on assassinait. Deux hommes étant accourus du côté où ils entendaient qu'on se plaignait, furent bien surpris de voir celui-ci monté sur l'arbre du bonhomme Misère, et qui n'en pouvait descendre.