—Hé, que diable fais-tu là, compère? lui dit un de ses voisins, et que ne descends-tu?
—Ah! mes amis, s'écria-t-il, le misérable homme à qui appartient ce poirier est un sorcier, il y a deux heures que je suis sur cette branche sans en pouvoir sortir.
—Tu te trompes, lui dit l'autre, Misère est un très honnête homme, il n'est pas riche, mais il n'est assurément pas sorcier: autrement nous le verrions dans un autre état que celui auquel il est depuis tant d'années. Peut-être que c'est par permission de Dieu que tu es demeuré branché de la sorte pour a voir voulu lui voler ses poires. Quoi qu'il en soit, la charité chrétienne nous oblige à te soulager.
Disant cela, ils montèrent, l'un à une branche, l'autre à une autre, et se mirent en devoir de débarrasser leur voisin, mais ils n'en purent jamais venir a bout; ils lui eussent plutôt arraché tous les membres l'un près l'autre que de le tirer de là. Après toutes sortes d'efforts inutiles:
—Il est ma foi ensorcelé, se dirent-ils, il n'y a rien à faire, il faut en avertir promptement la justice, descendons.
Ils se mirent en effet en devoir de sauter en bas, mais quelle fut leur surprise pour ces pauvres gens de voir qu'ils ne pouvaient non plus remuer que leur voisin!
Ils demeurèrent de la sorte jusqu'à vingt-trois heures et demie [3], que le bonhomme Misère étant rentré avec un bissac plein de pain, et un grand fagot de broussailles sur sa tête, qu'il avait été ramasser dans les haies, fut terriblement étonné de voir trois hommes au lieu d'un seul qu'il avait laissé sur son poirier.
[Note 3: C'est environ midi; en Italie, les heures se comptent de suite jusqu'à vingt-quatre, puis recommencent par une.]
—Ah! ah! dit-il, la foire sera bonne, à ce que je vois, puisque voici tant de marchands qui s'assemblent. Hé! que veniez vous faire ici, mes amis, commença à demander Misère aux deux derniers venus? Est-ce que vous ne pouviez pas me demander des poires, sans venir de la sorte me les dérober?
—Nous ne sommes point des voleurs, lui répondirent-ils, nous sommes des voisins charitables venus exprès pour secourir un homme dont les lamentations et les cris nous faisaient pitié; quand nous voulons des poires, nous en achetons au marché, il y en a assez sans les vôtres.