—Si ce que vous me dites là est vrai, reprit Misère, vous ne tenez à rien sur cet arbre, vous en pouvez descendre quand il vous plaira, la punition n'est que pour les voleurs.

Et en même temps leur ayant dit qu'ils pouvaient tous deux descendre, ils le firent promptement sans se faire prier, et ils ne savaient que penser de l'autorité qu'avait Misère sur cet arbre.

Ces deux voisins étant à terre remercièrent M. Misère de ce qu'il venait de faire pour eux, et le prièrent en même temps d'avoir compassion de ce pauvre diable, qui souffrait extraordinairement depuis tant de temps qu'il était ainsi en faction.

—Il n'en est pas quitte, leur répondit-il, vous voyez bien par expérience qu'il est convaincu du vol de mes poires, puisqu'il ne peut pas descendre de dessus l'arbre, comme vous venez de faire; et il restera tant que je l'ordonnerai, pour me venger du tort que ce larron m'a fait depuis tant d'années que je n'en ai pu recueillir un seul quarteron.

—Vous êtes trop bon chrétien, M. Misère, reprirent les deux voisins, pour pousser les choses à une telle extrémité; nous vous demandons sa grâce pour cette fois; vous perdriez en un moment votre honneur, qui est si bien établi de tous côtés, depuis tant d'années que votre famille demeure en cette paroisse; faites trêve à votre juste ressentiment, et lui pardonnez selon votre bon coeur, à notre prière; au bout du compte, quand vous le ferez souffrir davantage, en serez-vous plus riche?

—Ce ne sont pas les biens ni les richesses, reprit Misère, qui ont jamais eu aucun pouvoir sur moi: je sais bien que ce que vous me dites est véritable; mais est-il juste qu'il ait profité de mon bien, sans que j'y trouve au moins quelque petite récompense?

—Je payerai tout ce que vous voudrez, s'écria le voleur de poires; mais au nom de Dieu, faites-moi descendre, je souffre toutes les misères du monde.

A ce mot, Misère lui-même se laissa toucher, dit qu'il voulait bien oublier sa faute, et qu'il la lui pardonnait; que pour faire connaître qu'il avait l'âme généreuse, et que ce n'était pas l'intérêt qui l'avait jamais fait agir dans aucune action de sa vie, il lui faisait présent de tout ce qu'il lui avait volé; qu'il allait le délivrer de la peine où il se trouvait, mais sous une condition qu'il fallait qu'il accordât avec serment: c'est que de sa vie il ne reviendrait sur son poirier, et s'en éloignerait toujours de cent pas, aussitôt que les poires seraient mûres.

—Ah! que cent diables m'emportent, s'écria-t-il, si jamais j'en approche d'une lieue.

—C'en est assez, lui dit Misère; descendez, voisin, vous êtes libre; mais n'y retournez plus, s'il vous plaît.