Le pauvre homme avait tous les membres si engourdis qu'il fallut que Misère, tout cassé qu'il était, l'aidât à descendre avec une échelle, les autres n'ayant jamais voulu approcher de l'arbre, tant ils lui portaient de respect, craignant encore quelque nouvelle aventure.
Celle-ci néanmoins ne fut pas si secrète, elle fit tant de bruit que chacun en raisonna à sa fantaisie. Ce qu'il y eut toujours de très-certain, c'est que jamais depuis ce temps-là, personne n'a osé approcher du poirier du bon homme Misère, et qu'il en fait lui seul la récolte complète.
Le pauvre homme s'estimait bien récompensé d'avoir logé chez lui deux inconnus, qui lui avaient procuré un si grand avantage. Il faut convenir que dans le fond il s'agissait de bien peu de chose; mais quand on obtient ce qu'on désire au monde, cela se peut compter pour beaucoup. Misère, content de sa destinée telle qu'elle était, coulait sa vie toujours assez pauvrement; mais il avait l'esprit content, puisqu'il jouissait en paix du petit revenu de son poirier, et que c'était à quoi il avait pu borner toute sa petite fortune.
Cependant l'âge le gagnait, étant bien éloigné d'avoir toutes ses aises, il souffrait bien plus qu'un autre; mais sa patience s'étant rendue la maîtresse de toutes ses actions, une certaine joie secrète de se voir absolument maître de son poirier, lui tenait lieu de tout. Un certain jour qu'il y pensait le moins, étant assez tranquille dans sa petite maison, il entendit frapper à sa porte, il fut si peu que rien étonné de recevoir cette visite, à laquelle il s'attendait bien; mais qu'il ne croyait pas si proche: c'était la Mort qui faisait sa ronde dans le monde, et qui venait lui annoncer que son heure approchait: qu'elle allait le délivrer de tous les malheurs qui accompagnent ordinairement cette vie.
—Soyez la bienvenue, lui dit Misère, sans s'émouvoir, en la regardant d'un grand sang-froid et comme un homme qui ne la craignait point, n'ayant rien de mauvais sur sa conscience, et ayant vécu en honnête homme, quoique très-pauvrement.
La Mort fut très-surprise de le voir soutenir sa venue avec tant d'intrépidité.
—Quoi! lui dit-elle, tu ne me crains point, moi qui fait trembler d'un seul regard tout ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, depuis le berger jusqu'au monarque?
—Non, lui dit-il, vous ne me faites aucune peur: et quel plaisir ai-je dans cette vie? quels engagements m'y voyez-vous pour n'en pas sortir avec plaisir? Je n'ai ni femme ni enfants (j'ai toujours eu assez d'autres maux sans ceux-là); je n'ai pas un pouce de terre vaillant, excepté cette petite chaumière et mon poirier qui est lui seul mon père nourricier, par ces beaux fruits que vous voyez qu'il me rapporte tous les ans, et dont il est encore à présent tout chargé. Si quelque chose dans ce monde était capable de me faire de la peine, je n'en aurais point d'autre qu'une certaine attache que j'ai à cet arbre depuis plusieurs années qu'il me nourrit; mais comme il faut prendre son parti avec vous, et que la réplique n'est point de saison, quand vous voulez qu'on vous suive; tout ce que je désire et que je vous prie de m'accorder avant que je meure, c'est que je mange encore en votre présence une de mes poires; après cela je ne vous demande plus rien.
—La demande est trop raisonnable, lui dit la Mort, pour te la refuser; va toi-même choisir la poire que tu veux manger, j'y consens.
Misère ayant passé dans sa cour, la Mort le suivant de près, tourna longtemps autour de son poirier, regardant dans toutes les branches la poire qui lui plairait le plus, et ayant jeté la vue sur une qui lui paraissait très-belle: