—J'en suis fâché, lui dit Misère; mais à quoi vous exposez-vous vous-même, de venir troubler le repos d'un malheureux qui ne vous fait aucun tort. Tout le monde entier n'est-il pas assez grand pour exercer votre empire, votre rage et toutes vos fureurs, sans venir dans une misérable chaumière arracher la vie à un homme qui ne vous a jamais fait aucun mal? Que ne vous promenez-vous dans le vaste univers, au milieu de tant de grandes villes et de si beaux palais? vous trouverez de belles matières pour exercer votre barbarie. Quelle pensée fantasque vous avait pris aujourd'hui de penser à moi? Vous avez, continua-t-il, tout le temps d'y faire réflexion; et puisque je vous ai à présent sous ma loi, que je vais faire du bien au pauvre monde que vous tenez en esclavage depuis tant de siècles! Non, sans miracle, vous ne sortirez point d'ici que je ne le veuille.

La Mort ne s'était jamais trouvée à une telle fête, et connut bien qu'il y avait dans cet arbre quelque chose de surnaturel.

—Bonhomme, lui dit-elle, vous avez raison de me traiter comme vous faites; j'ai mérité ce qui m'arrive aujourd'hui pour avoir eu trop de complaisance pour vous; cependant, je ne m'en repens pas, mais aussi il ne faut pas que vous abusiez du pouvoir que le Tout-Puissant vous donne dans ce moment sur moi. Ne vous opposez pas davantage, je vous prie, aux volontés du ciel. S'il désire que vous sortiez de cette vie, vos détours seraient inutiles, il vous y forcera malgré vous: consentez seulement que je descende de cet arbre, sinon je le ferai mourir tout à l'heure.

—Si vous faites ce coup-là, lui dit Misère, je vous proteste sur tout ce qu'il y a au monde de plus sacré, que tout mort que soit mon arbre, vous n'en sortirez jamais que par la permission de Dieu.

—Je m'aperçois, reprit la Mort, que je suis entrée dans une fâcheuse maison pour moi. Enfin, bonhomme, je commence a m'ennuyer ici: j'ai des affaires aux quatre coins du monde et il faut qu'elles soient terminées avant que le soleil soit couché; voulez-vous arrêter le cours de la nature? Si une fois je sors de cette place, vous pourrez bien vous en repentir.

—Non, lui répondit Misère, je ne crains rien; tout homme qui n'appréhende point la Mort est au-dessus de bien des choses; vos menaces ne me causent pas seulement la moindre petite émotion, je suis toujours prêt à partir pour l'autre monde, quand le Seigneur l'aura ordonné.

—Voilà, lui dit la Mort, de très-beaux sentiments, et je ne croyais pas qu'une si petite maison renfermât un si grand trésor. Tu peux bien t'en vanter, bonhomme, d'être le premier dans la vie qui ait vaincu la Mort. Le ciel m'ordonne que de ton consentement je te quitte, et ne reviendrai jamais te revoir qu'au jour du jugement universel, après que j'aurai achevé mon grand ouvrage, qui sera la destruction générale de tout le genre humain. Je te le ferai voir, je te le promets; mais sans balancer, souffre que je descende, ou du moins que je m'envole, une reine m'attend à cinq cent lieues d'ici pour partir.

—Dois-je ajouter foi, reprit Misère, à votre discours? n'est-ce point pour mieux me tromper que vous me parlez ainsi?

—Non, je te jure; mais tu ne me verras qu'après l'entière destruction de toute la nature, et ce sera toi qui recevra le dernier coup de ma faux: les arrêts de la Mort sont irrévocables, entends-tu, bonhomme?

—Oui, dit-il, je vous entends, et je dois ajouter foi à vos paroles, et pour vous le prouver efficacement, je consens que vous vous retiriez quand il vous plaira, vous en avez à présent la liberté.