A ce mot, la Mort ayant fendu les airs, elle s'enfuit à la vue de Misère, sans qu'il en ait entendu parler depuis. Quoique très-souvent elle vienne dans le pays, même dans cette petite ville, elle passe toujours devant sa porte, sans oser s'informer de sa santé, c'est ce qui fait que Misère, si âgé soit-il, a vécu depuis ce temps-là toujours dans la même pauvreté, près de son cher poirier, et suivant les promesses de la Mort, il restera sur la terre tant que le monde sera monde.

—Comprends-tu, Guilain, dit Rabelais après avoir achevé cette lecture, que les fruits de Misère sont sacrés, même pour la mort, qui n'y toucherait pas impunément? Or, quels sont ces fruits, sinon salutaires avertissements pour les nonchalants et les couards, fruits de repentir pour les fautes que la misère punit, fruits de sagesse pour les prudents à qui la misère fait peur? Qu'est-ce que Misère, sinon le chien de ce grand berger qui mène les hommes, chien vigilant et affamé qui mord les brebis paresseuses. Et tu veux museler le chien du berger? tu veux l'endormir? tu veux le tuer, tu veux enfin couper le poirier de Misère? Oh! oh! Guilain, tu y ébrécheras ta cognée. Cet arbre a l'écorce dure, car il est vieux comme le monde. C'est l'arbre de la science, du bien et du mal, et il durera, je puis t'en répondre, jusqu'au jour du jugement dernier.

Maintenant, allons nous coucher. Demain je pars pour la Devinière et j'ai besoin de dormir cette nuit. Pour toi, je sais que tu ne dormiras guère que d'un oeil, mais tu pourras à loisir achever les beaux rêves que je te vois en train de commencer tout éveillé. Bonsoir et bonne nuit, Guilain!

VI

GUILAIN A LA COUR

Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme. Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas désobliger sa protectrice.

Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau milieu d'un plat.

Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le regardant passer.

Le roi était dans un de ses petits appartements; il avait autour de lui assez nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et de belles dames. L'une de ces dames était la favorite du roi; elle était parée et semblait honorée comme si vraiment elle eût été la reine, et avait autour d'elle, non pas des dames d'honneur, mais des suivantes fort gorgiases et très-richement étoffées.

Guilain, qui dans sa vie avait peu fréquenté les dames du grand monde et celles qui servent aux hommes du grand monde, se trouva un peu décontenancé. Le rouge lui monta au visage. Cette timidité ne déplut pas; mais elle fit circuler les bons mots et les sourires.