Le vicaire sorti, tout le monde s'agenouilla autour du lit, et frère
Jean n'y pouvant plus tenir, éclata en bruyants sanglots.
—Qu'est-ce que j'entends? dit Rabelais; fi, qu'il est laid le gros vilain pleurard! il est moins amusant que frère Paphnuce. Est-ce ainsi, lourdaud, que tu me réconfortes et que tu me réjouis l'esprit à l'instant de mon dernier passage? que ne prends-tu en main un flacon? que ne bois-tu à mon heureuse délivrance? crois-tu qu'il ne me serait pas meilleur, voir ta grosse face enluminée, rire à la bouteille, que se distiller tout en larmes?
—Parbleu, dit frère Jean en colère, laissez-moi pleurer tranquille, ce n'est pas pour votre compte que je pleure, mais pour le mien.
—Égoïste! dit maître François. Puis s'adressant à Guilain et à sa famille: Approchez, enfants, que je vous fasse mes adieux. Je ne me suis jamais indigné de rien; les méchants sont des maladroits, j'ai ri de leur sottise pour les en avertir, en ne les nommant pas, de peur de les fâcher et de les irriter. L'indulgence et la patience valent mieux que le zèle. Il ne faut pas aller, il faut faire venir; souvenez-vous de ma devise.
—Ainsi, cher maître, dit Guilain, vous pardonnez à tous vos ennemis?
—Pardonner! qui? moi? jamais! reprit Rabelais, en élevant la voix, puis plus doucement:
Eh! mon pauvre Guilain, à qui veux-tu que je pardonne? personne ne m'a jamais offensé; ceux qui ont mal fait contre moi, ne savaient ce qu'ils faisaient et souvent même croyaient bien faire. Je dois les en remercier; ils m'ont exercé à patience.
—Vous êtes sublime, dit Guilain.
—Et toi tu es bête de trouver cela sublime. Je vais supposer que tu te crois offensé par quelqu'un ou par quelqu'une et que tu ne lui pardonnes pas.
—Vous connaissez la quelqu'une, répondit Guilain, et vous savez bien que c'est elle qui ne me pardonnera jamais.