—Qui m'appelle? dit le prisonnier tout tremblant. Oh! si vous êtes un mort, ne descendez pas ici avec vos yeux creux et vos grands bras de squelette, vous me feriez mourir d'effroi!

—Je ne suis pas plus mort que vous, lui dit la voix, plus rapprochée, tirez à vous cette pierre qui s'ébranle, et prenez garde qu'elle ne vous tombe sur les pieds; vous la poserez doucement à terre, et si vous entendez venir quelqu'un à la porte de votre cachot, vous la remettrez à sa place le plus proprement possible. Faites vite et ne craignez rien.

Frère Lubin ne se le fit pas dire deux fois, car il lui semblait bien reconnaître cette fois la voix de celui qui lui parlait. Il se lève donc promptement, et voyant la pierre qui sort d'elle-même de sa place, la tire, la soutient de son mieux, car elle était lourde, et la fait glisser jusqu'à terre. Alors par l'ouverture qui vient, de se faire, il voit passer une tête… et cette tête n'a rien d'effrayant pour lui; car, comme il osait à peine l'espérer, c'est celle de maître François.

—Enfin! s'écrie le frère médecin avec son accent toujours joyeux, vous voici donc, maître renard! et ce n'est pas sans peine qu'on découvre votre terrier! Pauvre garçon, il a bien pleuré! il est bien pâle! Mais courage, courage! c'est demain la fête, et c'est demain que la gentille Marjolaine s'appellera Mme Lubin.

—Que dites-vous là, mon Dieu! et par où êtes-vous venu ici? dit frère
Lubin tout effaré.

—Ça, avant que je vous réponde, donnez-moi de vos nouvelles, dit maître François; car dans le couvent on parle diversement de votre aventure. Je ne vous ai point revu depuis que vous avez disparu de ma fenêtre derrière laquelle vous étiez caché. Comment donc vous a-t-on surpris, comme on le raconte, dans la chambre de Marjolaine? Et pourquoi vous a-t-on mis dans ce cachot, vous qui n'êtes encore qu'un novice, et qui, par conséquent, ne pouvez être puni pour avoir enfreint vos voeux, puisque vous n'en avez pas fait?

—Mon frère, me pardonnerez-vous? dit frère Lubin tout confus, j'étais l'ami d'enfance, le petit mari de ma pauvre chère Marjolaine, j'ai entendu dire qu'elle était malade… et vous ne savez pas tout ce que cela m'a donné d'inquiétude, car c'est moi qui en étais cause. Le matin même, je lui avais écrit que je ferais mes voeux dans trois jours. Quand j'ai entendu dire qu'elle souffrait, il m'a semblé déjà la voir morte, et j'ai eu aussi envie de mourir; mais j'ai cru alors que mon seul devoir était de lui dire adieu et de lui répéter encore une fois: C'est pour ma soeur, Marjolaine, c'est pour ma soeur et pour le voeu de mon père, que je dois me donner à Dieu, moi qui ne voudrais être qu'à vous! Oh! par pitié, pardonnez-moi et ne mourez pas, Marjolaine; que je vous voie encore quelquefois à l'église, prier pour moi qui n'oserai plus vous regarder… ou bien, si vous voulez mourir, laissez-moi vous embrasser encore une fois comme nous le faisions, sans offenser Dieu, lorsque nous étions petits enfants; puis, l'un près de l'autre, reposons-nous, en priant Dieu de nous faire mourir ensemble… Voilà ce que je voulais lui dire, et voilà ce que je lui ai dit; car, apprenant qu'elle était seule, et trouvant l'occasion si belle, je me suis glissé le long de la corniche, je suis descendu par le vieil escalier, qui a failli crouler sous moi, puis j'ai franchi la haie du clos et je suis allé tout courant jusqu'à la chambre de Marjolaine… Oh! si vous aviez vu comme elle était triste! et à cette tristesse si grande, quelle joie soudaine a succédé en me voyant! Elle a pleuré avec moi, moitié de chagrin, moitié de joie; nous nous sommes embrassés comme quand nous étions enfants, mais nous avons bien senti que dans ce temps-là nous n'avions pas encore été séparés, aussi ne nous embrassions-nous pas alors avec tant de plaisir. C'était maintenant un sentiment si doux, que cela nous faisait presque mal à force de nous rendre heureux. Marjolaine a tout d'un coup pâli et chancelé… O mon Dieu! dit-elle, il me semble que je m'en vais… Je mourrai du moins bien heureuse… Marjolaine! Marjolaine! m'écriai-je en pleurant. Et je la tenais dans mes bras, perdant la tête, ne sachant plus que faire, et l'embrassant malgré moi mille fois encore pour la faire revenir à elle. Il-me semblait aussi que la tête me tournait et que j'allais être malade; mais je n'y pensais pas, je ne m'occupais que de Marjolaine… Je suis parvenu enfin à dénouer son lacet et à la desserrer un peu; si bien qu'elle a entr'ouvert les yeux et fait un grand soupir… lorsque tout à coup son père et le mien sont entrés avec la mère Guillemette. Je ne sais pourquoi j'ai été tout honteux, car je ne faisais rien de mal; et pourtant ils m'ont grondé, comme si tout était perdu. Mon père et la mère Guillemette se sont même interposés pour m'éviter des coups de bâton que voulait me donner le père de Marjolaine… «Allons, allons, disaient-ils, il faut vite les marier et tout sera dit: frère Lubin n'est encore que novice.» Mon père alors a parlé de son voeu; mais la mère Guillemette lui a dit cette phrase que j'ai bien retenue, car elle m'étonnait beaucoup: «Saint François ne peut pas vouloir qu'une honnête fille soit déshonorée.» Pourquoi donc Marjolaine serait-elle déshonorée? Parce que je suis allé lui dire adieu? Il me semble bien que nous n'avons rien fait de mal ensemble, à moins que ce ne soit un si grand crime que de s'embrasser! Et pourtant n'est-ce pas naturel, lorsqu'on s'aime bien? et les petits enfants font-ils des péchés, lorsqu'ils embrassent de toutes leurs forces leurs mères ou leurs petites soeurs? Il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, mon bon frère François, et c'était pour vous prier de m'instruire un peu, si vous le pouviez, que je voulais toujours aller vous voir, malgré frère Paphnuce, qui m'en empêchait… Enfin, nous en étions là, et tout le monde semblait d'accord; mais mon père a voulu me ramener d'abord à l'abbaye pour prendre congé du père prieur. Frère Paphnuce s'est trouvé là: il a jeté feu et flamme, a menacé mon pauvre père de la damnation éternelle, lui a dit que saint François seul, par un miracle authentique, pouvait le dégager de son voeu, et que, le jour de là fête, une messe serait dite à cette intention. Mon pauvre père n'a rien osé dire, car vous savez qu'il est dévot et que sa conscience se trouble assez facilement. Il m'a donc laissé, malgré mes prières, entre les mains de ce méchant frère Paphnuce qui, sans me rien dire, m'a pris par le bras et m'a conduit dans la crypte, où il m'a fait faire amende honorable devant tous les saints qui s'y trouvent; puis, se faisant aider du frère sacristain et du portier, qui lui est tout dévoué, ils m'ont descendu ici, où je pense qu'ils veulent me laisser mourir.

—Doucement, dit maître François; la Providence ne veille-t-elle pas sur ses enfants, et les médecins ne sont-ils pas là pour empêcher les jeunes gens de mourir? A ceux-là il faut conserver la vie qui ont des jours de bonheur à vivre en ce monde. Ne vous désolez donc pas, frère, depuis longtemps je veille sur vous et ne veux pas que vous mouriez. Bien plus, je veux que vous soyez heureux, et qu'au lieu de servir le démon dans la tristesse du cloître, vous serviez Dieu dans la joie des affections légitimes et les devoirs de la famille. Ayez patience seulement, et faites bien attention à tout ce que je vais vous dire.

De tout ce que vous m'avez raconté, continua maître François en s'adressant au frère Lubin, rien ne m'étonne, et les choses jusqu'à présent ont marché par le chemin que j'avais prévu: le tout maintenant est de les faire arriver convenablement et à point. Sachez d'abord que j'ai soigneusement examiné l'autel et la statue de saint François, car je crains pour la fête de demain, de la part de frère Paphnuce, quelque supercherie en manière de faux miracle, pour retourner l'esprit des bonnes gens et obliger votre père à acquitter son voeu.

—Est-ce possible? dit frère Lubin.