Les deux statues étaient donc mobiles et portatives, et la force d'un homme suffisait pour les enlever de leur place et les rétablir au besoin. Tout ceci est assez important à noter pour la suite de cette histoire. Le peuple n'était admis qu'aux grands jours de fête dans la crypte de la Basmette, aussi ne manquait-il jamais de s'y faire force miracles ces jours-là.
Sous la niche de saint François il y avait une petite porte cadenassée et verrouillée: c'était la porte des caveaux. Ces caveaux avaient une double destination, ils devaient servir de sépulture pour les morts, et de prison pour les vivants. La porte en était peinte en noir avec une tête de mort en relief peinte en blanc, et cette inscription en lettres gothiques au-dessus du crâne: Requiescant, puis au-dessous, en plus gros caractères: IN PACE. C'est pourquoi on appelait la porte noire la porte de l'in pace.
Or, la veille même de Saint-François, deux jours après les aventures que nous venons de raconter, pendant que les moines chantaient en choeur dans la crypte de la Basmette, un prisonnier pleurait et se désespérait à vingt pieds au moins sous terre, dans une cellule des caveaux.
Dans un espace de quatre à cinq pieds carrés, assis sur une grosse pierre que couvrait une natte terreuse et humide, plié en deux et la tête cachée dans ses bras, qu'il appuyait sur ses genoux, le pauvre pénitent involontaire eût ressemblé à une statue, sans le mouvement convulsif et régulier que lui faisaient faire ses sanglots. Un peintre espagnol eût volontiers pris modèle sur lui pour représenter le désespoir de la damnation et l'immobilité douloureuse et tourmentée du découragement éternel.
Tout à coup il tressaillit, et relevant la tête il prêta l'oreille: ses grands yeux noirs se dilatèrent d'épouvante; un rayon blafard de la lampe suspendue dans l'angle du cachot vint pâlir encore sa figure blême. Oh! comme il est changé depuis deux jours! et qui pourrait reconnaître là le sémillant novice de la Basmette, le disciple de maître François, ce fripon de frère Lubin?
Hélas! sa bouche lutine avait déjà désappris le rire et la causerie clandestine; ses couleurs rosées s'étaient changées en pâleur; ses yeux seuls étaient brillants encore, mais leur expression avait bien changé! Ce n'était plus seulement le feu de la jeunesse qui les faisait étinceler à travers les larmes, c'était comme l'extase d'une vision d'amour, ou plutôt ce n'en était que le souvenir; car au doux songe avait succédé un si affreux réveil, que le pauvre novice hésitait entre deux pensées et se demandait si son rêve d'amour n'était pas la réalité, et si ce n'était pas pour s'être endormi trop heureux qu'il luttait maintenant contre une chimère épouvantable.
Ce qui l'avait fait tressaillir, c'était le chant des moines dans la crypte, dont la lente psalmodie retentissait sourdement au-dessus de sa tête.
—Plus de doute, s'écrie-t-il, ce sont mes funérailles! je suis mort et enterré pour toujours… le voeu de mon père n'a pas pu être révoqué. Il faut que je meure ici lentement pour conserver les jours de ma soeur… Oh! Marjolaine, Marjolaine! il m'eût été plus doux de mourir pour toi!
Et laissant retomber sa tête sur ses bras et sur ses genoux, il se prit à pleurer si amèrement que ses larmes coulaient jusqu'à terre.
Tout à coup il lui semble qu'un bruit sourd se fait près de lui dans la muraille: quelques fragments de salpêtre et de mousse blanche tombent sur sa tête nue; il se relève encore une fois avec épouvante et regarde fixement la muraille… il ne se trompe pas: une grosse pierre remue d'elle-même et semble vouloir sortir de la place où elle est scellée. Le novice pousse un grand cri… ô merveille! la muraille lui répond, et une voix sortie d'entre les pierres l'appelle plusieurs fois par son nom: frère Lubin! frère Lubin!