Cependant Léandre Lubin n'était pas tellement absorbé dans sa joie qu'il en devînt ingrat envers son bienfaiteur, et qu'il oubliât le frère médecin; il était grandement inquiet de ce qui pouvait lui être arrivé; car il connaissait assez la rancune de Paphnuce et la faiblesse du prieur. Il avait donc dépêché messagers sur messagers à la Basmette, pour s'enquérir adroitement de maître François auprès du frère portier, qui, à trois différentes fois, avait assuré ne rien savoir. Sur le soir donc, après avoir bien dansé sur la pelouse aux fifres et aux tambourins, tandis que les jeunes mariés, laissés un instant à eux-mêmes, regardaient de côté et d'autre en se serrant la main sans rien dire, et songeaient probablement à s'échapper pour aller loin de tous les regards causer un instant encore plus à leur aise, voila qu'un jeune garçon tout essoufflé accourut auprès de Lubin, et lui rendit compte de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. En écoutant près d'une petite fenêtre grillée qui donnait sur la chapelle souterraine, il avait entendu chanter le De profondis, puis les moines avaient dit trois fois d'une voix éclatante: Requiescat in pace! et le chant avait semblé descendre et se perdre dans les caveaux. Quelques instants après, il avait entendu les frères remonter, des portes s'ouvrir et se fermer, puis la voix du prieur qui disait: «Mes frères, que cet exemple terrible vous apprenne à respecter votre vocation et à vous défier des vanités de la science.»
Il n'en fallut pas davantage à Léandre Lubin pour tout comprendre; il pousse un grand cri, se lève indigné et appelle à haute voix toute la noce. Les joyeuses causeries s'interrompent, on accourt, on se range en cercle, on se penche les uns sur les autres pour écouter le marié.
—Mes amis! s'écrie-t-il, le bon frère François, le médecin des pauvres, le consolateur des bonnes gens, celui qui a fait mon bonheur et celui de Marjolaine, frère François, qui nous prêchait si bien la bonne religion de l'Évangile et qui nous instruisait avec tant de patience sans chercher à nous faire peur, le meilleur des hommes, le plus savant des docteurs et le plus indulgent des prêtres, maître François, enfin, vient d'être enterré vivant par ses méchants confrères; ils l'ont condamné à mourir dans les caves de l'in pace!
—C'est une indignité! s'écria-t-on tout d'une voix.
—Il faut le sauver! dit Marjolaine.
—Oui! oui! oui! répète l'assemblée tout entière, il faut le sauver! il faut le sauver!
—Mais comment faire? dit Lubin.
—Il faut aller tous à la Basmette redemander notre frère médecin, et, si on nous le refuse, menacer de mettre le feu au couvent, dit l'un des plus déterminés, à qui le vin avait un peu trop échauffé la tête.
—Doucement, bonnes gens, doucement! dit alors une voix qui fit tressaillir tout le monde; ne vous exposez pas de la sorte à avoir des démêlés avec la justice. La justice ne favorise déjà pas trop les pauvres gens lorsqu'ils ont raison, mais elle les frappe sans pitié quand ils ont tort!
En même temps, un personnage qui s'était approché doucement parut au milieu de l'assemblée, qui l'accueillit avec de grands cris d'étonnement et de joie. Léandre Lubin se jeta à son cou, et Marjolaine lui présenta son front pour être embrassée, aux grands applaudissements de toute la noce. C'était maître François en personne.