Depuis bien des milliers d'années, le soleil voit les malheurs du monde, et il rit toujours au printemps.

La terre est pleine de cadavres, et elle rit toujours palpitante d'une vie nouvelle et rajeunie, d'année en année, par le luxe de sa nouvelle parure!

La vigne pleure sous le fer qui la taille: mais bientôt les larmes sont séchées quand le soleil a cicatrisé sa blessure: elle s'épanouit alors en pampres et en grappes vermeilles, elle gonfle de joie et de franc rire ses grappes nombreuses et arrondies, et elle verse à flots dans la cuve l'oubli des chagrins, les franches amitiés, l'insouciance de tous les maux, la concorde de la terre et la tranquillité du ciel!

—Ce n'est point cela qu'il fallait dire! se récriait frère Paphnuce.

—Avez-vous quelque chose à demander avant d'être séparé pour jamais de vos frères? lui demanda d'une voix tremblante le père prieur presque attendri.

—Je demande une tasse de vin frais, répondit frère François: car voici plus d'une heure que je me dessèche la gorge à parler inutilement.

VIII

LE SOIR DES NOCES

Malgré l'indignation des moines, le mariage de Lubin et de Marjolaine n'en avait pas moins été conduit à bonne fin. Que les jeunes gens fussent mariés par saint François ou par frère François, qui n'était pas saint, mais qui était prêtre, la bénédiction nuptiale n'en avait pas moins été valable dans l'opinion de toute l'assemblée, et les voisins et amis n'avaient pas manqué à la fête qu'on avait improvisée sous les grands arbres de la Chesnaie. Dieu sait si la journée fut bien employée et si elle parut longue à aucun des convives! Les jeunes mariés seulement attendirent le soir avec impatience, mais toutefois sans trop d'ennui, car on s'empressa de toutes les façons pour les distraire; et d'ailleurs ils avaient tant de joie au coeur à s'entre-regarder et à se toucher furtivement la main, qu'il leur semblait faire un trop beau rêve et qu'ils avaient peur de s'éveiller.

Quand le soir vint, des guirlandes de feuillages et de fleurs avaient été tendues dans la clairière de la Chesnaie; des tables étaient dressées à la ronde pour les buveurs, et la pelouse du milieu, destinée à la danse, était éclairée par des lanternes de toutes couleurs. Le son des flûtes et des tambourins semblait s'accorder avec le chuchotement des doux propos sur le gazon, les cris joyeux de la table, la musique des verres et des flacons entre-choqués, le glouglou des bouteilles et la voix des éclats de rire.