Or, le village fut non-seulement épargné, mais encore, par une bénédiction toute spéciale, tous les habitants semblaient refleurir de santé, de force et de beaux enfants, avec un luxe merveilleux. Cependant il s'agissait d'accomplir le voeu général, et ce n'était pas un petit embarras: car il ne s'agissait pas seulement de mener une bonne conduite ordinaire, on s'était voué à Dieu, c'est-à-dire à la perfection. Et cependant le village entier, hommes, femmes, enfants et vieillards, ne pouvait pas se faire moine.
Les bonnes gens résolurent de consulter à ce sujet le fameux enchanteur Merlin, qui vivait à cette époque. Car ni leur curé, ni leur évêque, ni le pape même, n'avaient rien su leur répondre qui les satisfît.
Merlin, qui passait justement en ce temps-là par la capitale des Lanternes, accueillit bien les ambassadeurs des villageois, et leur dit que pour servir Dieu en perfection, il fallait unir ensemble vertu de pauvreté et honneur de richesse, et vivre en famille au couvent dans une liberté régulière. Ce qui sembla aux envoyés trois énormes contradictions; en sorte que, ne pouvant obtenir de Merlin une autre réponse, ils s'en retournèrent chez eux assez mystifiés et mal contents.
Les anciens ayant ouï la réponse de Merlin, et ne pouvant rien y comprendre, décidèrent qu'en attendant mieux, on doublerait les dîmes, et qu'on s'occuperait de bâtir un couvent où pourraient se faire moines ceux qui en sentiraient le désir.
Ils en étaient là quand le grand Pantagruel, un géant fameux, mais non encore bien connu, parce qu'un abstracteur de quintessence, appelé maître Alcofribas, s'occupe seulement maintenant de recueillir ses faits et gestes et d'en composer une histoire, le grand Pantagruel, dis-je, traversa le pays d'Utopie en revenant de la guerre contre les Andouilles farouches, et entendit parler de l'embarras des villageois et de la réponse du célèbre enchanteur. Il se rendit aussitôt dans le village en question, et, ayant rassemblé toute la population autour de lui, voici le discours qu'il leur tint:
—Pourquoi pensez-vous, mes enfants, que Dieu non-seulement vous ait conservé la vie, mais encore vous donne un surcroît de vermeille et florissante santé? pourquoi bénit-il vos mariages par une fécondité sans pareille? Est-ce pour que vous laissiez souffrir vos filles et vos garçons, en travaillant pour l'Église qui n'en a pas besoin? Est-ce pour diviser vos familles et enfermer dans des prisons volontaires les meilleurs de vos enfants? Croyez-vous que vous servirez Dieu parfaitement en vous accablant de travail pour nourrir l'oisiveté de quelques reclus? Or, savez-vous quel service Dieu demande des hommes? Il n'a besoin de rien pour lui-même, étant l'être souverainement parfait et souverainement heureux; mais parce qu'il nous aime, il a besoin de notre bonheur, et faire du bien à nous et aux autres, voilà le vrai service qu'il nous demande et qui lui plaît. Or, maintenant écoutez et comprenez bien l'oracle de Merlin: il veut que vous unissiez honneur de richesse à vertu de pauvreté, c'est-à-dire que vous arriviez à l'abondance par le travail, de la même manière que les moines pensent arriver à une plus grande perfection par la prière qu'ils font en commun et pour l'intérêt général. Or, vous savez que le travail est aussi une prière. Travaillez donc tous ensemble et les uns pour les autres, afin que chacun profite des efforts de tous. Que chacun apporte à l'association son petit coin de terre et ses bras, ce sera la bonne manière de consacrer vous et votre bien à l'Église, car la vraie Église, c'est l'association, ne vous en déplaise, et non la maison de pierre où les associés se réunissent. Ainsi, au lieu d'un petit champ, mal exposé peut-être et d'une culture difficile, chacun de vous possédera toutes les campagnes environnantes, et, la culture se faisant uniformément et par tous les soins et tous les travaux réunis, vous rapportera cent pour un. Chaque terrain sera employé selon sa valeur, et celui qui aura apporté un moindre capital y suppléera par un redoublement d'activité et d'industrie. Ainsi tous seront riches et pratiqueront néanmoins les vertus de la pauvreté. Voilà pour le premier oracle de Merlin.
Maintenant, il veut que vous meniez en famille la vie du couvent; et ne pensez qu'en cela il veuille vous astreindre à chanter matines, car, vivant en ménage, vous aurez d'autres soins à prendre. Mais voyez ce que font les moines, et pourquoi ils seraient heureux, s'ils pouvaient avoir femmes et enfants et vivre dans une liberté régulière. C'est que, chez eux, tout se fait en commun; ils n'ont qu'une cuisine, qu'un réfectoire: grande économie de feu et d'embarras; car il suffit d'un cuisinier pour dresser le potage de cent personnes. Les moines sont toujours bien vêtus et bien logés, parce qu'ils habitent de grands bâtiments disposés pour loger une société, et parce qu'ils ont un vestiaire, où l'on a soin de tenir des robes et des scapulaires de rechange. Or, voyez, mes enfants, combien plus heureux et mieux soignés seriez-vous si, au lieu de faire chacun dans votre petit coin une misérable cuisine, vous étiez sûrs de trouver dans une grande salle bien propre, bien aérée et tout ombragée de verdure pendant les chaleurs, une nourriture saine, abondante et bien préparée! si, au lieu de loger dans de pauvres huttes, pêle-mêle avec vos troupeaux, vous habitiez une ferme immense, bien entretenue et bien bâtie! Eh bien! cette ferme ne coûterait pas plus à construire que n'ont coûté vos cabanes, si vous vouliez mettre tous ensemble la main à l'oeuvre. Puis, comme dans les couvents, on fait travailler chaque frère selon son goût et sa science, chacun de vous choisirait le travail qu'il aimerait le mieux et dont il croirait pouvoir mieux s'acquitter; d'ailleurs, la société le verrait à l'oeuvre. Ainsi, plus de jalousie ni de rivalités: chacun serait content de son état, et l'envie ferait place à la plus louable émulation, chacun s'efforçant de mieux faire dans l'intérêt de tous et de mériter plus d'estime. Ainsi, peu à peu le bien-être général et l'union de tous feraient disparaître les vices; il n'y aurait plus de paresseux; car tout homme est bon à quelque chose, ne serait-ce qu'à garder les troupeaux; et d'ailleurs la paresse vient du découragement de la solitude, du peu d'estime de soi-même et des autres. L'ivrognerie disparaîtrait; car tout le monde boirait du vin à discrétion et prendrait ainsi l'habitude de boire toujours assez, jamais trop, et, de plus, tous étant heureux, aucun n'aurait besoin de s'étourdir par la boisson. Le vol deviendrait impossible entre frères ainsi unis et travaillant ensemble dans l'intérêt de tous. L'avarice disparaîtrait de même, car personne n'aurait de crainte pour l'avenir; puis il n'y aurait plus de mauvais mariages, chacun s'unissant librement à celle qui lui plairait, à la charge seulement pour lui de s'en faire aimer; plus de préjugés de naissance, plus de différences de fortune entre les amants; l'amour seul, devenu pur et légitime, devenu parfaitement chaste en devenant vraiment libre, l'amour seul fera les unions et les rendra durables. Partant plus de mauvais ménages, plus d'adultères, plus de vengeances, plus même d'infidélités; car l'amour libre ne saurait mentir: le mensonge est l'art des esclaves. Les plus parfaits s'aimeront toujours comme beaux tourtereaux; les moins parfaits auront moins parfaites amours, sans déshonorer de familles; car chacun trouvera sa chacune, et l'amour n'aura plus les yeux bandés. Du moins pourront-ils cesser d'être amants, sans cesser pour cela d'être amis comme frère et soeur. Alors tout changera en vous, comme autour de vous, et vous deviendrez des hommes nouveaux: ce qui était vice quand chacun de vous était seul deviendra vertu quand vous serez ensemble. L'orgueil deviendra noblesse d'âme; l'avarice, économie sociale; l'envie, émulation dans le bien; la gourmandise, bon usage de la vie; la luxure, véritable amour; la colère, enthousiasme et chaleur au travail; mais il n'y aura plus de paresse!
Ayant ainsi parlé aux villageois ébahis, Pantagruel leur donna une grande montjoie d'argent pour les premiers frais de leur entreprise, et voulut présider lui-même à la reconstruction du village; toutes les barrières furent renversées, on arracha les haies et l'on déplanta les échaliers, on retraça les routes, et, d'après le conseil de tous et l'expérience des sages, on garnit de vignes les coteaux et l'on ensemença les plaines; bientôt tout le village ne fut plus qu'une grande maison qui ressemblait à la fois à une ferme, à un couvent et à un château. Des cours d'eau furent dirigés où ils étaient le plus nécessaires: on défricha, on sarcla, on replanta: tout se faisait allègrement au bruit de la musique et des chansons, ceux qui étaient moins forts et moins rudes travailleurs, payant ainsi leur écot en égayant et animant les autres; les femmes et les petits enfants travaillaient aussi chacun suivant ses forces, et c'était plaisir de les voir, poussant de petites brouettes ou attelant des chiens à de petits chariots, qu'ils chargeaient de mauvaises herbes ou de cailloux, dont on débarrassait la terre. C'était le vrai tableau de l'âge d'or, et si le père Adam fût revenu des limbes en ce moment-là, il n'eût pas regretté le paradis terrestre.
Ainsi fut accompli le voeu des habitants du village de Thélème; ils devinrent tous plus riches et plus heureux que des seigneurs, et pourtant restèrent-ils laborieux et simples comme les bons pauvres de l'Évangile. La vertu leur devint si facile qu'ils ne lui donnaient plus même le nom de vertu: ils l'appelaient liberté et bonheur.
Le frère François cessa de parler, et son auditoire semblait n'avoir pas cessé de l'entendre. Plusieurs avaient des larmes dans les yeux, et tous semblaient rêver comme s'ils eussent écouté au loin quelque délicieuse musique… Enfin ils s'écrièrent tous:—Frère François, notre maître; frère François, notre ami, nous voulons vivre entre nous comme les habitants de Thélème!