—Hélas! dit le frère médecin, nous n'avons pas ici la bourse de Pantagruel, et nous n'avons pas le bonheur de vivre dans le beau pays d'Utopie, où l'on peut faire tout ce qu'on veut pourvu que ce soit bien. Ne parlez à personne de tout ceci, on vous appellerait hérétiques, et gare le bûcher! Ne dites pas que je vous l'ai dit; je sens déjà assez le fagot; patience, mes enfants! plus tard, et qui vivra verra; avant de replanter, il faut défricher et labourer. En attendant, prenons notre mal en patience, car le mal amène le bien, et rions tant que nous pourrons, car rire fait plus de bien au sang que de pleurer. Et, sur ce, passez-moi du piot, car voici que je gagne la pépie, cette grande maladie de l'île Sonnante, qui est le pays des cloches et des moines, lesquels, à la fin de leur vie, se transforment tous en oiseaux pour avoir trop pris l'habitude de chanter?
En achevant ces paroles, maître François tendit son verre et tint tête aux plus résolus; la nuit était avancée, les lumières s'éteignaient lentement et les étoiles scintillaient dans le ciel pur. Les jeunes mariés s'étaient esquivés pendant l'histoire du bon frère; quelques groupes s'étaient enfoncés sous l'ombre des chênes et avaient disparu. Plusieurs paysans, surtout des vieux, dormaient renversés sur l'herbe en rêvant du pays de Thélème, et il ne se trouvait déjà plus assez de monde pour reformer la danse; les musiciens, joueurs de tambourins et de flûte, s'approchèrent de maître François, et, rangeant en bataille tout ce qui restait de flacons, lui portèrent un joyeux défi. Alors verres de tinter, vin de couler et de mousser dans les verres, et joyeux propos de courir, jusqu'à ce que maître François, victorieux, eût couché tous ses antagonistes par terre, non pas morts ni même précisément ivres, mais suffisamment désaltérés et joyeusement endormis.
IX
LE DERNIER CHAPITRE ET LE PLUS COURT
Cependant une grande désunion s'était manifestée parmi les moines. Le prieur, qui blâmait en secret la sévérité de frère Paphnuce et qui redoutait son ascendant, avait ameuté sous main tous ceux de son parti; on ouvrit l'autel de la Basmette que frère Lubin n'avait pas manqué de fermer au verrou, comme nous l'avons dit, et l'on y trouva le frère sacristain plus mort que vif, qui se croyait damné et demandait pardon tout haut de s'être fait l'instrument des fourberies de frère Paphnuce. Le prieur assembla le soir un conciliabule de moines où Paphnuce ne fut pas admis, et il fut décidé qu'on tirerait maître François de sa prison pour l'entendre encore une fois. Le prieur se transporta donc lui-même et descendit dans l'in pace, il appela maître François, et personne ne lui répondit; enfin il ouvrit la porte du cachot, et n'y trouva personne.
L'évasion du prisonnier l'alarma encore plus que tout le reste; il craignit la fureur de Paphnuce et le scandale de cette affaire, et revint tout essoufflé conter aux moines ce qui arrivait.
Il fut décide tout d'une voix que frère Paphnuce serait enfermé dès cette nuit même dans l'in pace, et qu'on lui choisirait un cachot plus imperméable que celui de maître François, mais que, pour le frère médecin, on le laisserait aller où il voudrait et sans rien dire, pour ne pas faire de scandale.
La sentence secrète des moines fut exécutée sur-le-champ, et lorsque la communauté se coucha, le méchant Paphnuce était enfermé, comme il le méritait bien, dans la cellule la plus noire et la plus profonde de l'in pace.
Le lendemain, comme on ouvrait l'église avant le jour, on vit entrer dans les ténèbres un homme qui paraissait chargé d'une guirlande de feuillage et qui vint la suspendre à l'entrée de la grotte de la Basmette. On pensa que c'était un villageois qui voulait faire preuve de dévotion.
Mais quand le jour fut venu, on vit avec étonnement une guirlande de feuilles de chêne entrelacée de flacons brisés, de verres encore vermeils, de bouquets à demi flétris, de jarretières perdues à la danse, puis quelques flûtes et quelques tambourins enlevés furtivement aux villageois endormis sur la pelouse.